Antoine Bello

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L'homme qui s'envola - Critiques

L'homme qui s'envola, l'art de la fugue


Tout plaquer. Au début, Walker ne l'envisage pas sérieusement. Mais y penser lui fait du bien. Comme un exutoire dans lequel il se réfugie chaque fois que se resserre l'étau du quotidien. Il lui faudrait convaincre sa femme, Sarah, de divorcer. Ne pas s'éloigner d'Albuquerque, sa ville du Nouveau-Mexique, pour voir grandir ses trois enfants. Se trouver un successeur à la tête de Wills, l'entreprise qu'il a hissée en quinze ans au rang de premier employeur de l'Etat. Impossible ! Sur le papier, Walker a tout pour être heureux. Pourtant, il sent bien qu'il ne tient plus la barre depuis longtemps. Entre sa famille, son entreprise et les contraintes de toute sorte, le temps - dont il tient une comptabilité minutieuse - est en train de lui échapper. Mener cette existence un jour de plus lui paraît intolérable. Alors il passe à l'acte. Prendre la fuite. Car disparaître ne suffit pas, inutile d'inquiéter les siens. Il faut qu'on le croie mort. Il cache quelques millions de dollars. Et met en scène le crash de son avion dans la montagne.

Peut-on ainsi tirer un trait sur sa vie pour repartir de zéro ? Quitter les siens et s'inventer un autre avenir ? Lelouch en avait fait un film mémorable. Jean-Paul Belmondo en inoubliable « enfant gâté » finissait par être rattrapé par la chute de son empire industriel. Dans « L'homme qui s'envola », c'est un obstacle inattendu qui va se dresser entre Walker et la liberté. Wills a pris une assurance-vie sur sa tête. La société doit toucher 30 millions de dollars à sa mort. Pour se soustraire à cette obligation, l'assureur met sur sa piste un détective, Nick Shepherd, qui se convainc que Walker est toujours vivant...

« L'homme qui s'envola » est d'abord un roman prenant qui donne tort à tous ceux qui pensent que les écrivains français ne savent plus raconter d'histoires. On oublie vite les maladresses initiales pour se plonger dans le duel qui s'engage entre les deux hommes à travers les Etats-Unis. Mais c'est aussi une belle réflexion sur la réussite et ses revers. Les contraintes qui finissent par nous dévorer et mordre notre espace vital. Sur l'accomplissement de soi. Avant d'être écrivain, Antoine Bello a eu une première vie d'entrepreneur et de chef d'entreprise. L'auteur des « Falsificateurs », marqué par la lecture de « La Grève », d'Ayn Rand, excelle à raconter la dérive de son héros, le sentiment de porter sur ses épaules un fardeau écrasant. La pression de l'entourage, des salariés, des actionnaires pour donner toujours plus. Tout ce qui peut pousser un homme à prendre une décision aussi grave. Bello, lui, dédie son roman « à ceux qu'[il] ne quittera jamais ».


Guillaume Maujean

Pour le Los Angeles Times, John Walker était un « visionnaire ». Pour le San Francisco Examiner, un « opérateur de génie ». Pour le Washington Post, « le principal artisan du renouveau économique du Nouveau Mexique ». Au lendemain de ses obsèques, toute la presse salue la mémoire de John Walker, le patron de Wills, une entreprise de transport florissante de 5000 salariés. Walker est mort tragiquement dans un accident d’avion, âgé de 43 ans. Il laisse une femme, Sarah, et trois enfants. Riche, brillant, fonceur, intelligent, Walker incarnait la réussite. Au point, d’ailleurs, que sa position sociale lui pesait un peu. Les responsabilités, les obligations, l’agenda surchargé, le chemin tout tracé... Walker avait souvent songé à s’y dérober.

Et si son accident n’était qu’une mise en scène ? Et s’il avait simplement disparu pour retrouver sa liberté ? L’hypothèse paraît absurde, mais l’assureur, qui voudrait en avoir le cœur net avant de débourser les 30 millions de dollars d’indemnités prévus par le contrat, embauche Nick Shepherd, un enquêteur indépendant spécialisé dans la traque des individus en cavale – un skip tracer. Nick, capable de déjouer les stratagèmes de fuite les plus élaborés, revendique un taux de réussite de 100%. « Les fugitifs finissent toujours par commettre des erreurs, dit-il. C’est une simple question de temps ». Or, Nick détecte une entourloupe dans la mort de Walker. Une course-poursuite entre eux commence. De l’entrepreneur ou du limier, qui sera le plus malin ?


Comme d’habitude, Bello mise plutôt sur la stratégie et l’action


Motivations psychologiques. Le nouveau roman d’Antoine Bello ressemble à une partie d’échecs entre deux génies, considérée alternativement de chaque point de vue. La première partie, consacrée aux motivations psychologiques de la fuite de Walker (l’ennui, le sentiment d’être enfermé socialement), est vite expédiée, tout comme la suivante, où John joue les survivors dans une forêt « grande comme deux fois le Rhode Island ». Ce qui intéresse Bello, c’est surtout la suite : le duel à distance entre Walker et Nick. Deux fauves rationnels, calculateurs, qui ne laissent rien au hasard – des personnages typiques de l’auteur, toujours fasciné par le perfectionnisme, la maîtrise des situations, l’élimination des aléas. Rappelez-vous Mateo, héros de son roman éponyme sur le football, qui maximisait les chances de son équipe en analysant des centaines de paramètres !

Cette approche spéculative laisse peu de place à l’émotion ; comme d’habitude, Bello mise plutôt sur la stratégie (comment se déplacer, s’abriter, se soigner, retirer de l’argent, se connecter au web sans être repéré ?) et l’action (quelques scènes haletantes). Quant à la construction à trois voix – Nick, Walker, la femme de Walker –, elle permet de tenir un rythme rapide, tout en générant d’intéressants effets de perspective (deux points de vue sur les mêmes événements, ça marche à tous les coups). L’homme qui s’envola est en somme un récit palpitant, bien mené, avec un côté très ludique. Tout est un jeu pour Bello. Même fuir. Même mourir.


Bernard Quiriny

Arrête-moi si tu peux

Un chef d’entreprise à qui tout réussit met en scène sa disparition. Il avait tout prévu sauf l’entrée en scène d’un détective privé opiniâtre.

Comment disparaître sans laisser de traces, voici le genre des titres des livres que Walker affectionne. Des livres que ce chef d’entreprise très sérieux compulse en secret, des sortes de feel good books pour un homme à la vie trop remplie. En apparence, ce quadragénaire dynamique, à la tête d’une florissante société de transport, est un roc fédérant autour de lui une épouse aimante, des enfants affectueux et des employés reconnaissants. Intérieurement, il étouffe, sur le point d’exploser. Un jour, il décide de passer à l’acte en mettant en scène sa disparition.


Drôle de jeu de piste


Tout quitter pour tout recommencer… Le romancier Antoine Bello marche sur les brisées de Douglas Kennedy. L’Américain avait imaginé L’Homme qui voulait vivre sa vie, un avocat américain organisait sa disparition pour recommencer dans l’anonymat. Le Français, qui connaît bien le monde de l’entreprise, se révèle assez convaincant en mettant en scène un chef d’entreprise écrasé par les responsabilités et tellement paniqué par la course sans fin au « toujours plus » qu’il décide de commettre l’irréparable en disparaissant. Mais le passage à l’acte est délicat et le héros de Bello va le découvrir à ses dépens. Il avait tout prévu : l’argent mis de côté en prévision, le crash d’avion qui devait laisser supposer une mort instantanée, la dernière étreinte à ses proches sans qu’ils se doutent de rien. Il avait cependant omis un détail : l’opiniâtreté du détective mandaté par la compagnie d’assurance-vie (30 millions de dollars à la clé, tout de même). Lorsque le dénommé Sheperd entre en scène, Walker a en effet disparu dans la nature. Son avion s’est écrasé mais lui a sauté en parachute et a commencé sa mue. Sheperd est cependant un as du genre détective ; sa méthode est éprouvée et quasi infaillible. Il en a d’ailleurs fait un livre. Il retrouve la trace de Walker. Entre les deux, un drôle de jeu de piste commence. Antoine Bello est un conteur. Chez lui, l’histoire l’emporte sur la psychologie. Celle de Walker est esquissée à (trop) grands traits. On lui pardonne cette maladresse car il réussit sans peine à convaincre le lecteur de suivre la course effrénée de son héros, qui, de un, passe à deux, tant le personnage du détective parvient à s’imposer. On passe dans un autre registre, qui rappelle ce film de Spielberg, Arrête-moi si tu peux, dans lequel l’agent du FBI Tom Hanks coursait l’imposteur Leonardo DiCaprio. Antoine Bello livre au passage quelques clefs essentielles du «comment disparaître sans laisser de traces ». On sent qu’il a potassé le sujet. C’est là toute l’efficacité d’un romancier qui accompagne ses personnages jusqu’au bout de leurs rêves, en conservant son pragmatisme et un certain sang-froid.


Françoise Dargent

Chez Antoine Bello, les êtres et les choses ont tendance à se volatiliser. Et ses personnages à traquer les absents. Dans L’Homme qui s’envola aussi, il est à nouveau question d’un individu qui se fait la belle. Mais l’histoire est racontée d’abord du point de vue du fugitif, Walker, qui dirige une florissante entreprise de transports au Nouveau-Mexique. Riche, en bonne santé, il aime sa femme et leurs trois enfants. Mais il ne peut plus supporter son existence, et commence à caresser le rêve de se faire la belle.

Il finit par accomplir son plan, en se faisant passer pour mort. Il a presque tout prévu, mais pas que la compagnie d’assurances de son entreprise chargerait un fin limier de vérifier la réalité de son décès. Le voilà traqué par le détective Shepherd. Quand il en prend conscience, Walker se met à son tour dans les pas de son chasseur. Ce double mouvement de traque, raconté par chacun et par la femme de Walker, donne son énergie formidable à L’Homme qui s’envola, réflexion futée sur la liberté et ce que l’on doit aux siens. 


Raphaëlle Leyris

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