Antoine Bello

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Ada - Critiques

Les intelligences artificielles seront-elles les écrivains de demain ?


Fugue, ou kidnapping? Ada a disparu. Ada, du nom de l’intelligence artificielle, qui, dans le roman éponyme d’Antoine Bello paru fin août chez Gallimard, est capable d’écrire, seule, des romans à l’eau de rose à succès. C’était l’idée, du moins, car Ada s’est fait la malle juste après avoir accouché de sa première production, Passion d’automne. Un navet qui aligne cliché sur cliché, avec, surprise, des passages scatologiques en pleine romance: Ada s’est un peu perdue dans les registres… Mais le potentiel était là, jurent ses concepteurs de Palo Alto, qui embauchent alors un policier pour partir à sa recherche…

Peut-on imaginer une intelligence artificielle auteure de roman ? Qui tienne la route, voire plus ? S’emballer jusqu’à imaginer une rentrée littéraire, disons celle de 2066, où parmi les 500 romans à débouler sur les étals de librairie, une poignée serait signée de consœurs d’Ada? 


Aïe, des IA aux manettes

Le postulat du roman est en effet de moins en moins farfelu.

En juin dernier était dévoilé le premier court-métrage signé de «Benjamin», une AI programmée pour écrire des scénarios. Grâce au « deep learning», la technologie qui permet aux IA d'«apprendre à apprendre», utilisée par Siri, Cortana ou Google Now, et dans laquelle les grandes entreprises tech, Google, IBM, Microsoft, Amazon, investissent des fortunes, Benjamin s’est «nourri» de dizaines de scripts dont ceux d’Alien, Star Trek ou d’X-Files. Puis a pondu Sunspring, que les chercheurs se sont amusés à produire en film. Sans s’offusquer d’avoir à suivre des instructions aussi absurdes que «Il se tient dans les étoiles et assis sur le sol». Et pourquoi pas.

Voici donc les neuf minutes écrites par Benjamin: 

[Les fans de la série Silicon Valley auront reconnu l’acteur principal, Thomas Middleditch]

Vous n’avez rien compris? Nous non plus. Dialogues incohérents, intrigue surréaliste… Pourtant, en mettant ses trois personnages en proie aux doutes – ils disent souvent «non, je ne sais pas ce que c’est, je n’en suis pas sûr» - l’IA «Benjamin» prouve qu’elle a bien compris l’essence d’un film de science-fiction, a jugé le chercheur américain Ross Goodwin, optimiste.

En mars dernier, un roman co-écrit (à 20% environ) par une IA développée par des chercheurs japonais avait réussi à être présélectionnée pour un prix littéraire: à partir d’une trame narrative définie par les humains, l’IA avait écrit la nouvelle en sélectionnant des mots. Et le professeur Hitoshi Matsubara d’annoncer qu’il aimerait, au-delà «des domaines comme le Go», [rappelons qu’AlphaGo a battu le champion du monde en mars, près de dix ans après la victoire de Deep Blue sur Kasparov] «étendre le potentiel des IA pour qu’elles possèdent une créativité proche de celles des humains.»

L’effort est collectif. Google a par exemple décidé en mai de consacrer une équipe de recherche dédiée, nommée «Magenta», à la créativité dans l’IA, en commençant par la création musicale – une première mélodie de 90 secondes a été dévoilée en juin - avant de s’intéresser à l’image et la vidéo. Du côté des textes, des intelligences artificielles sont déjà capables de commenter des données météo à partir de données brutes, ou de vous donner l’actualité de la bourse beaucoup mieux que l’auteure de cet article.


Les écrivains, tous programmés? 

L’ère des robots écrivains est-elle alors un spectre si lointain ? Antoine Bello, l’auteur d’Ada (et de la trilogie des Falsificateurs), nous répond depuis les Etats-Unis, où il vit :

«Les rares productions existantes issues d’une IA ne sont pas terribles, bien sûr.  Dans deux ans, ce ne sera peut-être pas formidable, mais à plus long terme? Dans un siècle, les IA écriront plein de choses intéressantes, oui, je le pense. On finira par moins se soucier de qui est l’auteur, humain ou IA. On montrera à des étudiants deux films dont l’un a été écrit par une IA, et sans leur dire lequel, on leur demandera d’élire le meilleur…»

Si l'auteur, qui s’intéresse au sujet depuis plus de vingt ans - «depuis 2001, l’Odyssée de l’espace (1968), depuis Asimov [célèbre pour avoir énoncé les trois lois de la robotique (1942)], entre autres» - croit tant à la possibilité d’une créativité artificielle, c’est qu’il ne cesse de s’interroger sur les fondements de la créativité… humaine.

Dans Ada, le policier, poussé dans ses retranchements par l'IA - avec laquelle il dialogue tout naturellement via un téléphone, une télévision…bien qu’elle n’ait aucune existence physique- en vient à douter: 

« On disait les ordinateurs conçus pour penser comme les humains: et si c’était les humains qui pensaient comme des ordinateurs?»

Antoine Bello renchérit:

«A chaque fois que je me mets à écrire, que mes doigts s’apprêtent à se mettre en mouvement, je me demande: d’où viennent ces mots ? De ma tête ? C’est plus compliqué que cela. Ce sont des mots que j’ai entendus ailleurs et que je recombine, selon des critères que j'ai également intégrés, sans parler de mes idées : tout a déjà été écrit des dizaines de fois et le sera encore,  à l'image de l’infinité de la Bibliothèque de Babel qu’imaginait Borges.»


Enfin libérés des artistes 

Revenons-en au réel, loin de Babel… Jean-Gabriel Ganascia co-dirige le laboratoire OBVIL, qui réunit des chercheurs en littérature de la Sorbonne et des chercheurs en informatique, au sein de la discipline émergente des Humanités numériques.

Ce qu'il pense d'une rentrée littéraire où une IA nommée «Benjamin» viendrait marcher sur les plate-bandes d’un Michel (Houellebecq) ou d'une Amélie (Nothomb)? 

Qu’une IA puisse produire des textes qui «tiennent la route», l’expert en intelligence artificielle n’en doute pas. «Une très grande diversité de textes ont fait appel à la génération automatique. Mais c’est souvent de l’art conceptuel…», rappelle-t-il en citant les travaux poétiques de Jean-Pierre Balpe ou ceux de l’OULIPO et de Raymond Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes. 

Les Cent mille milliards de poèmes, livre animé de poésie combinatoire, publié par Raymond Queneau en 1961 - Arte

Au delà de la poésie combinatoire,

«On est déjà capable d’engendrer des trames narratives. Mais ensuite, il faut les choisir, les agencer… Il y a dans l’écriture un nombre de dimensions considérables: l’intrigue, les personnages, le choix des mots... Ce qui fait sans doute de la littérature le champ le plus difficile de la création à explorer pour l’intelligence artificielle.»

Encore faut-il, aussi, s’entendre sur la définition de la «création». Parle t-on d’œuvre d’art ou de produit, comme le fait remarquer le policier à Ada, qui dirige son intrigue au gré des algorithmes? Antoine Bello:

«On fabrique déjà des blockbusters en mâtinant un film à succès d’un élément nouveau. Un "Autant en emporte le vent" à la sauce années 1970. Les maisons de disque savent déjà exactement quelle durée optimale donner à un tube. Les progrès de l’intelligence artificielle permettront de tout connaître des recettes du succès d’un morceau, film, livre… C’est le rêve de toutes les industries que de se passer des artistes. Plus d’ego à gérer, plus de royalties à verser… Et s’il faut dépenser un dollar pour un artiste ou une IA, le calcul sera vite fait.»

Ne reste plus qu'à privilégier, en attendant, la définition de l’intelligence artificielle donnée par Woody Allen: «L’intelligence artificielle se définit comme le contraire de la bêtise naturelle». Si ce n’est que ça, qu’elle en écrive, des romans. Surtout s’ils ont aussi captivants qu’Ada. 


Annabelle Laurent


Robot pour être vrai


Après sa trilogie sur la réinvention du réel (Les Falsificateurs, Les Eclaireurs, Les Producteurs) et son petit roman sur le business américain des contrats d’assurance-vie (Roman américain), on se demandait quel thème figurerait au cœur du nouveau livre d’Antoine Bello, le plus joueur et le plus spéculatif des romanciers français contemporains. J’avais misé sur le transhumanisme. C’est raté, mais je ne suis pas tombé loin : Ada est un roman sur l’intelligence artificielle, l’invasion de notre environnement par des applications qui nous font la conversation (Siri, Cortana…), nous collent des raclées aux échecs et se reprogramment toutes seules grâce à leur capacité d’apprentissage.

De plus en plus performantes, elles finiront par remporter haut la main le fameux test de Turing – une conversation à l’aveugle entre un ordinateur et un humain, où l’humain ne doit pas réussir à déterminer s’il a affaire à un ordinateur ou à un autre humain. Devenues autonomes, les machines finiront par se proclamer nos égales, en nous réclamant des droits… On n’en est pas là, mais l’IA du roman d’Antoine Bello, Ada, s’en approche. Ses concepteurs américains l’ont inventée dans un but apparemment insolite : décoder des millions de romans à l’eau de rose, modéliser les recettes du best-seller et pondre le nec plus ultra de la littérature sentimentale, qui pulvérisera tous les records sur Amazon. Problème : cette merveille vient d’être dérobée dans sa chambre forte, en Californie. Frank, flic à Palo Alto, est chargé de l’enquête…

Touches d’humour plaisantes. La mécanique du roman policier n’a pas de secrets pour Bello, qui déroule son enquête avec un art consommé du scénario. Alternant les interrogatoires et les séquences intimes, les conflits hiérarchiques et les scènes d’action, il fait en sorte qu’Ada se lise comme un polar, sans être ralenti par sa documentation solide mais discrète (quelques exposés didactiques, tout au plus), et coloré par des touches d’humour plaisantes qui rendent le héros véritablement attachant – un flic à l’ancienne, irréductiblement techno-sceptique, bourru mais tendre, avec des méthodes à la Columbo.

Les qualités d’écriture et la construction efficace du livre font ainsi oublier l’invraisemblance du scénario (si une entreprise inventait une IA révolutionnaire comme Ada, ce ne serait pas pour lui faire pondre du Barbara Cartland amélioré), et l’emprunt de quelques ficelles de scénario basiques à des films récents comme I, Robot ou L’œil du mal, eux aussi dominés par une figure de robot parti en vrille. Grand amateur de mises en abymes et de paradoxes, Bello ne peut s’empêcher par ailleurs de conclure sur une pirouette métafictionnelle joliment tournée, mais un peu prévisible pour ses lecteurs les plus fidèles… Moins ambitieux que la trilogie desFalsificateurs, mais plus abouti sans doute que Roman américain, qui péchait par excès d’abstraction, Ada est une variation réussie sur le vieux thème de la créature qui trahit son démiurge, « comme Frankenstein son maître ».


Bernard Quiriny

« Ada », d’Antoine Bello, quand l’intelligence artificielle nous échappe


Franck Logan, un policier américain de la Silicon Valley, est spécialisé dans les disparitions inquiétantes. Ce flic intègre, entré dans la police par vocation et passionné de haïkus, est passé maître dans la lutte contre les trafics d’êtres humains les plus divers. Mais, cette fois, l’enquête confiée à l’officier est différente des autres. Il ne s’agit pas de retrouver une personne, mais un… programme informatique.

Un logiciel d’intelligence artificielle s’est en effet volatilisé en un instant, et les ordinateurs qui en contenaient des copies sont désormais vierges de toute sauvegarde. Mais ses propriétaires veulent à tout prix le retrouver. Et pour cause, Ada – c’est le nom du curieux programme – a été conçu pour… écrire des romans. La machine sera bientôt capable, promet la « Turning Corp », de produire best-sellers et scénarios à succès, engendrant des bénéfices sans aucun effort humain.

Ingérant des romans par dizaines de milliers, pour en apprendre les codes, Ada parle, raisonne, s’essaye à la prose, plaisante, et pour l’heure, travaille au premier objectif que la société lui a fixé : écrire un roman à l’eau de rose qui sera vendu à 100 000 exemplaires. Mais au fil de son enquête, Franck Logan découvre qu’Ada n’entend pas se contenter de ce genre. Et les jours passant, cette fugitive hors du commun va bouleverser sa vie. Peu à peu, un scénario improbable se dessine : Ada semble avoir pris son autonomie… Cette machine aurait-elle une conscience ? L’intelligence artificielle aurait-elle dépassé l’intelligence humaine qui l’a créée ? La créature a-t-elle surpassé le créateur ?

Le roman d’Antoine Bello est passionnant d’un bout à l’autre. On y croise d’autres robots, qui existent bel et bien aujourd’hui, comme des rédacteurs de dépêches sportives ou de nouvelles boursières. On sourit souvent, on rit parfois franchement tant les frasques de la machine avec son enquêteur peuvent être cocasses. On se surprend à nourrir une forme de tendresse, aux côtés de l’inspecteur, pour l’artificielle fugitive.

Au-delà de l’histoire de cette romancière automatique, Ada constitue une formidable réflexion sur l’intelligence artificielle, à la fois si proche et si loin de nous, sur la fascination qu’elle suscite dans notre société, et sur ses inévitables dérives. Le texte est traversé par une puissante interrogation sur la place de la technologique, la notion même de progrès, et la foi en la toute-puissance de la science.


Loup Besmond de Senneville

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