Antoine Bello

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Qu'arrive-t-il à la France ?


La France devient une puissance moyenne et elle refuse de l’admettre.

Elle fait encore illusion grâce à quelques legs historiques (son siège au conseil de sécurité de l’ONU, son arsenal nucléaire, sa surreprésentation à la tête des grandes organismes internationaux), à son pouvoir d’attraction touristique et à son industrie du luxe. Mais la réalité est implacable : si la France est encore la cinquième économie de la planète, elle fait du surplace depuis plusieurs années et sera bientôt dépassée par le Brésil, l’Inde ou l’Angleterre.

Plus inquiétant peut-être (car, après tout, avec 65 millions d’habitants, la France n’est pas taillée pour lutter avec l’Inde ou la Chine), la France dégringole dans les palmarès de richesse par habitant. Selon les organismes, elle se situe désormais entre la vingtième et la trentième place, loin derrière la Suède, l’Australie ou l’Autriche et grosso modo au niveau d’Israël et des Iles Féroé. Seulement 4 des 22 régions françaises ont un PNB par habitant supérieure à la moyenne de l’Union Européenne ! Tous les classements (compétitivité économique, climat des affaires, etc.) racontent la même histoire : celle d’un pays habitué des avant-postes qui décroche doucement mais inéluctablement. D’autres ont connu cette évolution avant nous : l’Argentine était la cinquième économie mondiale en 1914, elle est la trentième aujourd’hui et la Terre ne s’est pas arrêtée de tourner.

Sauf que les Français, eux, refusent de voir la réalité en face. Mentionnez les statistiques ci-dessus et l’on vous traitera de décliniste, voire de traître à la nation. On vous expliquera que nous traversons une mauvaise passe due à l’incurie des gouvernements de gauche/droite (rayez la mention inutile selon vos convictions politiques), qu’un peu de croissance nous remettra sur les rails (comme si celle-ci était un élément exogène et non la mesure de notre activité) et que le modèle français est plus pertinent que jamais.

Vraiment ? Que vaut un modèle financé depuis 40 ans par de la dette ? Quel mérite ont nos gouvernements à verser des allocations familiales généreuses ou à inaugurer des lignes de TGV s’ils le font avec l’argent des autres ? Que penserait-on d’un tennisman qui bénéficierait du fait de je ne sais quel privilège de 20 ou 30 points gratuits par match ? Et s’il venait à remporter Roland Garros, devrions-nous par-dessus le marché l’écouter se vanter de sa méthode ?

La France n’a plus de modèle. Un modèle est une grille de lecture du monde, un cadre qui peut servir de référence ; il y a bien longtemps que plus personne ne prend en exemple la société française. J’ai habité aux Etats-Unis, au Japon, en Suède ; dans ces trois pays, on aime la France mais on considère qu’elle tourne le dos à l’avenir ; on y achèterait un pied-à-terre mais on n’y installerait surtout pas une usine.

Comment une patrie ayant enfanté Descartes, Comte ou Pasteur, peut-elle à ce point nier l’évidence ? La raison principale tient, selon moi, à ce que les Français ignorent et, pour tout dire, méprisent l’économie, un peu comme s’il suffisait de méconnaître les lois de la gravité pour en être miraculeusement exempté. Sans doute parce qu’ils n’ont pour la plupart aucune expérience du secteur privé, nos dirigeants voient dans l’entreprise un corps social comme les autres, oubliant qu’elle est le lieu où se crée la richesse qui irrigue tout le système et qu’elle est, à ce titre, régie par sa propre logique. Ils s’étonnent ensuite que les représentants desdites entreprises raisonnent différemment d’eux : « Vraiment, quitter le pays au moment même où nous augmentons les impôts, ce n’est pas très sport ! » ; « Ces groupes qui s’installent en Angleterre pour contourner cette antiquité qu’est notre droit du travail manquent d’élégance ». Pourquoi s’étonner qu’un entrepreneur raisonne en entrepreneur ? La vraie surprise, c’est qu’un politicien puisse encore s’imaginer que le reste de la société pense comme lui.

Cette incapacité à accepter le monde tel qu’il est a des effets désastreux. L’exécutif est réduit à des circonvolutions abracadabrantes pour expliquer que le chômage baisse même s’il a l’air de monter, que cette fois, c’est sûr, la croissance va repartir ou que, promis, juré, les objectifs de réduction du déficit budgétaire fixés par Bruxelles seront atteints l’an prochain. Comment s’étonner que la population perde confiance dans ses élites ? Qu’elle se tourne vers ceux qui prétendent « parler vrai » et « n’avoir pas peur d’appeler un chat un chat » ? Les Français ne savent plus rien, sinon qu’on leur ment.

Notre pays a-t-il encore un message pour le monde ? Doit-il lutter coûte que coûte pour rester dans le peloton de tête des nations ? Continuer à maintenir à grands frais un réseau consulaire pléthorique et des lycées français dans toutes les grandes capitales ? La réponse m’appartient d’autant moins que je ne réside plus en France mais la question mérite me semble-t-il d’être posée. Je me permets de noter que des pays comme le Canada ou l’Australie se satisfont très bien de leur relatif anonymat. Ils font rarement l’actualité mais ils croissent, ils s’enrichissent et l’on y est pas plus malheureux qu’à Paris ou à Hénin-Beaumont.

Que la France décide de restaurer sa grandeur perdue ou de s’accommoder de son nouveau statut, elle doit d’abord retirer ses œillères. Pour trouver sa place dans le monde, il faut d’abord la connaître. Pour changer la réalité, il faut d’abord l’accepter. Pour reprendre son destin en main, il faut commencer par admettre qu’on l’a laissé échapper.

REVUE DES DEUX MONDES - Octobre 2014

 « “La Grève” est l’une des plus grandes œuvres du XXe siècle »

 

Atlas Shrugged (1957) – en français La Grève – de la romancière et philosophe américaine Ayn Rand, est l’un des romans les plus lus et les plus influents aux États-Unis.

Le Franco-Américain Antoine Bello, auteur des Falsificateurs (Gallimard), est un admirateur de cette somme libérale dont la première traduction officielle paraît en France

 

Quel est le sujet de La Grève

Les Etats-Unis s'enfoncent insensiblement dans une forme de dépression économique et morale. Une poignée d’entrepreneurs – Dagny Taggart, qui dirige l’entreprise de chemins de fer familiale ; Hank Rearden, l’inventeur d’un alliage révolutionnaire ; Ellis Wyatt, qui a réveillé à lui seul l’économie du Colorado – luttent de toutes leurs forces contre le torrent de réglementations qui déferle de Washington, tandis qu’autour d’eux, les derniers hommes de valeur du pays disparaissent un à un...

Qu’aimez-vous dans ce livre ?

La Grève est d’abord un roman d’une ampleur – plus de 1 000 pages, des dizaines d’intrigues secondaires – et d’une force sans équivalent dans la littérature occidentale. La psychologie des personnages se déploie à travers des scènes très longues, admirablement construites, qui exposent toutes les facettes de chaque situation. Ayn Rand, qui n’a pourtant jamais travaillé en entreprise, fait preuve d’une compréhension extraordinairement fine du monde des affaires, depuis les relations entre un client et son fournisseur jusqu’aux campagnes de lobbying à Washington.

C’est pour moi le roman ultime. Tout y est : des personnages, de l’action, du suspense... et des idées. Car Atlas Shrugged est le grand livre du capitalisme, ce système qui permet à l’homme, par le truchement de la monnaie, d’échanger son travail contre celui de son voisin. Ayn Rand exalte l’innovation, glorifie l’entrepreneur et met en lumière le rôle central qu’ils jouent dans la marche vers le progrès humain. Nombreux sont les écrivains ou journalistes à avoir chanté les louanges du socialisme, rares sont ceux qui ont osé présenter le capitalisme comme un idéal, une utopie, en étant aussi crédibles dans leur démonstration.

Il convient de noter au passage que la philosophie de Rand, connue sous le nom d’objectivisme, déborde largement le cadre économique. Elle érige l’égoïsme au rang de valeur suprême, d’où découlent toutes les vertus : la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, la fierté, etc. La lecture d’Atlas Shrugged en 2007 a bouleversé ma représentation du monde et m’a permis, comme à Dagny Taggart ou Hank Rearden, de mettre des mots sur un malaise que je ressentais confusément depuis des années. Je suis ravi que la magnifique traduction de Sophie Bastide-Foltz donne enfin l’occasion aux lecteurs français de découvrir une des plus grandes œuvres romanesques du XXe siècle.

Ayn Rand célèbre l’ultralibéralisme. La crise de 2008 n’a-t-elle pas changé la donne ?

La crise de 2008 a incontestablement rouvert le débat sur l’héritage d’Ayn Rand, relançant au passage les ventes d’Atlas Shrugged qui a refait son apparition sur les listes des meilleures ventes plus de cinquante ans après sa publication ! Beaucoup font du laisser-faire prôné par Alan Greenspan (l’ancien président de la Federal Reserve Board et grand admirateur de Rand) le principal responsable de l’emballement du marché des subprimes. Les randiens purs et durs estiment au contraire qu’en volant au secours des banques responsables de cette débâcle, le gouvernement a empêché le capitalisme de tirer la leçon de ses excès. Le grand mérite de Rand, c’est d’élever le débat en le portant sur le terrain philosophique. 

Interview Marie-Laure Delorme

LE JOURNAL DU DIMANCHE - octobre 2011

La Grève (Atlas Shrugged), d’Ayn Rand, traduction Sophie Bastide-Foltz, Les Belles Lettres

Exercice d’admiration : Jorge Luis Borges

 

Il y a un avant et un après Borges.

Avant Borges, la littérature découle et s’inspire de la réalité. Melville raconte une chasse à la baleine, Tolstoï les guerres napoléoniennes et Flaubert la vie dans une petite ville de province. Racine et Jane Austen dissèquent les nuances infinies du sentiment amoureux. Camus observe en entomologiste la réaction des hommes à une épidémie de peste. L’écrivain décrit le monde, en exalte la beauté, en souligne l’absurdité. La réalité est sa matière première. Cependant, en délimitant son inspiration, elle est aussi sa maîtresse.

Borges renverse ce rapport de sujétion. L'Argentin pose que le texte est à la source et à l’origine de toutes choses. Au commencement était le Verbe. Tout ce que nous disons, pensons, écrivons, advient quelque part. Corollairement, ce que nous appelons réalité a déjà été dit, pensé, écrit par quelqu’un d'autre, au sens propre du terme. La réalité n'est qu'une fiction parmi d'autres. Ainsi par exemple, dans Les ruines circulaires, le personnage entreprend de rêver un homme (« Il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l'imposer à la réalité », écrit Borges) ; après des années d'efforts, alors qu'il touche au but, « avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit qu'il était lui aussi une apparence, qu'un autre était en train de le rêver. »

Chez Borges, le monde, les mondes - car il y en a logiquement autant que d'êtres pensants - sont inscrits dans le langage, au sens où des figures géométriques inscrites dans un cercle peuvent en épuiser la surface mais jamais en franchir la circonférence. C'est un changement complet de paradigme. La littérature est supérieure à la vie. L'écrivain a secoué le joug ; il commande désormais à la réalité. Il est Dieu.

Cette idée trouve une magistrale illustration dans un conte philosophique de 1941 intitulé La bibliothèque de Babel, que je tiens personnellement pour le plus grand texte de l'histoire de la littérature et qui s'ouvre sur ces mots : « L'univers (que d'autres nomment la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. (...) Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagères ; chaque étagère contient trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre a quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne, environquatre-vingts caractères noirs. (...) La Bibliothèque est totale. Ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c'est-à-dire tout ce qu'il est possible d'exprimer, dans toutes les langues. »

De cette hallucinante prémisse, Borges tire méticuleusement toutes les conséquences. La Bibliothèque contient le monde, littéralement. Ainsi, à chaque homme - réel ou imaginaire - correspond un volume prophétique « qui justifie ses actes et réserve à son avenir de prodigieux secrets ». De même, « il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu ». Et si chaque livre est unique, n'en existent pas moins « des centaines de milliers de fac-similés presque parfaits qui ne diffèrent du livre correct que par une lettre ou une virgule ». « Cette inutile et prolixe épître », note mélancoliquement le narrateur, « existe déjà dans l'un des trente volumes des cinq étagères de l'un des innombrables hexagones - et sa réfutation aussi. » Puis d'ajouter : « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes. »

J'ai beaucoup pensé à Borges en écrivant la scène-charnière de mon dernier roman, Les éclaireurs. Mon héros, Sliv Dartunghuver, est chargé par son employeur, le Consortium de Falsification du Réel, de négocier l'entrée aux Nations Unies d'un petit Etat, le Timor Oriental, pourtant bien loin de remplir les critères d'admission. Heureusement, l'espace d'une semaine, Sliv est touché par la grâce borgesienne : « Ce que j’ignorais, je l’inventais, sans effort et, curieusement, sans jamais craindre d’être pris en défaut. Je disais la réalité, au sens où celle-ci s’ajustait pour correspondre à mes paroles. »

De même, j'ai failli intituler mon roman Un pur esprit en hommage à Borges. Car Borges ne parle qu'à notre intelligence. Son œuvre ne contient ni personnages, ni situations romanesques (si ce n'est peut-être la nouvelle Emma Zunz). Pas de lieux non plus (hormis ceux qu'il invente comme Tlön), ni de thèses (autres que celles qu'il s'amuse à faire surgir au hasard de ses recensions d'auteurs imaginaires). Seulement des mots qui donnent à voir tous les possibles, tel son vocable préféré, « labyrinthe », qui suggère à lui seul une infinité d'itinéraires.

Je n'ai pas connu Borges (il est mort en 1986). Nonobstant le culte que je lui voue, je ne recherche pas les clichés ou les vidéos de lui qui, j'en suis sûr, pullulent sur le web. Son enveloppe corporelle m'intéresse d'autant moins qu'il avait progressivement perdu la vue et que, sur la fin de sa vie, les mots étaient devenus son unique lien avec le monde. (« Tu deviendras aveugle », écrit-il prophétiquement dans L'autre. « Mais ne crains rien, c'est comme la longue fin d'un très beau soir d'été »). Il ne pouvait plus lire, lui qui avait dirigé la bibliothèque de Buenos Aires, lui dont les livres constituaient la seule passion. Il avait heureusement mémorisé ses auteurs préférés - Schopenhauer, Bloy, de Quincey, Kipling -, qu'il convoquait régulièrement dans sa tête pour de longs colloques à bouche fermée.

Souvent, j'imagine Borges à la nuit tombante, étendu sur une chaise longue, une couverture sur les genoux. Sa secrétaire lui lit un passage de la Naturalis Historia de Pline l'Ancien, auquel il a fait référence quarante ans plus tôt dans Funes ou la Mémoire. Soudain, il l'arrête d'un geste de la main. Il rassemble ses souvenirs. Sa voix chevrotante s'élève dans la pénombre : « ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum » (de sorte que rien de ce que nous entendons ne peut être redit avec les mêmes mots). Puis il ferme doucement les yeux. Son esprit est déjà ailleurs, dans un monde magique où les mots priment sur le réel et où les hommes sont des marionnettes aux mains des littérateurs.

MAGAZINE LITTERAIRE - Mai 2009