Antoine Bello

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Presse

Beau joueur

Après le colossal dyptique des Falsificateurs, Antoine Bello revient avec un roman policier en forme de réflexion ludique sur le genre, quelque part entre théorie littéraire et superbe divertissement cérébral. Rencontre avec le romancier le plus virtuose de sa génération.

C’est en dandy chic qui cache dans la poche de sa veste de tweed une arme prête à flinguer tous les codes en vigueur qu’Antoine Bello, quarante ans cette année, attend patiemment dans les salons de Gallimard. Le calme de la pose, du regard et de la voix n’est qu’apparent : derrière se cache un écrivain frondeur et fonceur, dont l’univers littéraire se situe en dehors et à contre-courant – en dehors de la France (il vit dans la banlieue de New York), à contre-courant d’une littérature française contemporaine qu’il juge pessimiste et pas assez ambitieuse. Dès son premier roman, Eloge de la pièce manquante (1998), Bello détournait les règles du roman policier en créant un puzzle ludique que le lecteur devait assembler pour résoudre l’énigme. Exigeant avec lui-même, Antoine Bello l’est aussi avec son lecteur : à lui de « bosser », d’explorer son potentiel créatif en écrivant la moitié du livre avec l’auteur. Cet impératif, il le tient de Pierre Bayard, l’auteur de Qui a tué Roger Ackroyd ?, pour qui le texte littéraire est entièrement dépendant du lecteur et de son délire d’interprétation. Pourtant, si le jeu (avec le lecteur, avec les mots et avec les genres) est toujours présent dans les textes de Bello (ses précédents livres, Les falsificateurs et Les éclaireurs, imaginaient une organisation secrète de falsification du réel), l’entreprise n’est jamais vaine. Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet, son nouveau roman, se propose comme un brillant démontage du récit à énigme, genre inventé par Edgar Allan Poe, codifié par S.S. Van Dine (alias Willard Huntington Wright, auteur en 1928 des 20 règles pour l’écriture du roman policier), systématisé et détourné par Agatha Christie. Une riche héritière, Emilie Brunet, disparaît ; tous les soupçons se portent aussitôt sur son mari, Claude Brunet, un universitaire brillantissime, coureur de jupons et manipulateur, spécialiste du fonctionnement du cerveau… et grand amateur de romans policiers. Pour mener l’enquête, la police fait appel à Achille Dunot, détective génial, émule d’Hercule Poirot, malheureusement atteint depuis un accident d’amnésie antérograde : comprenez que ses souvenirs s’effacent chaque nuit, ce qui l’oblige à tenir un journal quotidien de son enquête et à le relire tous les matins. Autrement dit, Dunot n’a jamais un seul coup d’avance sur le lecteur, et redécouvre tout en même temps que lui… Un éblouissant duel psychologique va s’engager entre Dunot et Brunet, agrémenté de références aux règles du polar et de mises en abyme parfaitement conçues. Un détective amnésique, un présumé coupable aux mobiles multiples et sans aucun alibi, pas de cadavre, plein de solutions : Antoine Bello détourne toutes les règles et livre un récit à énigme impossible où tout est possible, une invitation au délire d’interprétation complètement addictive. Rencontre roborative avec un auteur définitivement à suivre, où il est question de Schopenhauer et de Borges, de livre vital, de bibliothèque universelle et de lave-vaisselle.

Chronic’art : Dix ans après Eloge de la pièce manquante, Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet semble marquer un retour vers le roman policier. Mais une fois encore, vous détournez les règles.

Antoine Bello : Il s’agit plus d’un retour à la théorie littéraire. Après Les falsificateurs et Les éclaireurs, des récits d’aventures haletants, avec beaucoup de personnages et pas mal de fond, j’avais envie de quelque chose de plus formel et de plus ramassé, envie de travailler sur un genre. J’ai pensé au roman policier, dont j’avais l’impression de ne pas avoir fait le tour. J’ai lu et relu beaucoup de choses sur les codes du roman policier, et sur Agatha Christie. Et c’est en voyant à quel point ce genre était codifié que je me suis rendu compte qu’il serait intéressant de détourner ces codes. C’est parti de cette question : « Comment fait-on un roman policier ? » Réponse : « Bon, d’accord, je vais faire exactement le contraire. »

Et donc, surtout, les romans d’Agatha Christie. Comment s’est-elle imposée ?

C’est sans doute pour moi la partie la plus étonnante de la genèse de ce livre. Le point de départ, c’était cette idée qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe dans la tête des gens. Le paroxysme, c’est le procès d’assises. Le gars a-t-il tué sa femme ou non ? On va le juger, l’acquitter ou le condamner, mais dans tous les cas on ne saura jamais ce qu’il a fait : il mourra avec son secret. Je me suis dit : tiens, c’est un point de départ policier. Donc, il va me falloir un enquêteur. Là, j’ai eu une sorte de flash : cet enquêteur devait vivre dans le monde d’Agatha Christie. Je connaissais Agatha pour avoir tout lu à l’adolescence. J’avais même écrit une petite monographie à l’époque. Mais je n’y ai presque plus touché pendant vingt-cinq ans. Pourtant, quand il a été question de cette histoire policière, il était évident pour moi que ça allait être dans ce monde. Pour l’enquêteur, Achille Dunot, la crimonologie se réduit à Agatha Christie. Mon héros pense que connaître Christie est suffisant pour être inspecteur et, de fait, il a un taux d’élucidation de 100 %. Agatha Christie est une grande romancière du XXème siècle, elle a inventé beaucoup de choses pour le roman policier et pour la théorie littéraire en général, elle a transgressé beaucoup de règles. Je me pose toujours la question de savoir si elle en était consciente. Elle avait une sorte d’aisance, elle publiait des livres tous les trois mois. Elle tapait sur sa machine à écrire, en s’occupant de ses petits-enfants…

Comment l’avez-vous abordée ?

J’ai lu beaucoup de textes critiques sur elle, en français et surtout en anglais. Je me suis concentré sur Hercule Poirot. J’ai relu les grands classiques et ce qui m’avait plu quand j’étais adolescent, comme Le couteau sur la nuque ou Cinq petits cochons. Je suis tombé sur un personnage qui m’avait complètement échappé à l’époque : Ariadne Oliver. Cette romancière est un double d’Agatha Christie. Et là, ça a été une révélation. Je savais depuis que j’avais lu il y a trois ou quatre ans Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre Bayard, un livre qui m’a beaucoup marqué, qu’Hercule Poirot n’était pas un si bon détective que ça. Par contre, ce que ne dit pas Bayard, c’est qu’il y a une détective fantastique, Ariadne Oliver, et que ses méthodes et son caractère sont aux antipodes de ceux de Poirot : elle ne sait ni ne devine la vérité, elle la crée. Pour moi, qui charrie depuis très longtemps ce thème que les mots précèdent la réalité, que les mots définissent le monde dans le sens où ils font advenir le monde, elle est fascinante. Pour mon personnage d’Achille Dunot, cela voulait dire qu’il devait être un peu moins Hercule Poirot et un peu plus créatif.

Comment l’idée d’un détective vous est-elle venue ?

J’avais l’idée d’une confrontation entre un spécialiste d’Agatha Christie, Dunot, et un spécialiste du cerveau, Claude Brunet, le mari de la disparue. Au début du livre, Brunet est torturé par un flic et perd la mémoire. Je voyais bien que j’aurais du plaisir à écrire ce livre et, en même temps, il manquait quelque chose. Je sentais que c’était un livre que j’aimerais bien écrire, mais pas un livre qu’il était vital que j’écrive. Je pense qu’il y a des livres qui méritent d’exister. Et que si ce n’était pas le cas, il y aurait une sorte de vide dans la littérature. Avant de penser à cette histoire d’amnésie, je me disais que ce serait un livre « nice to read » ou « nice to write » mais pas « must write ». Je ne sais pas exactement comment m’est venue l’idée d’amnésie, mais La lettre volée d’Edgar Allan Poe, une influence que je déguise volontairement dans mon livre, a beaucoup joué. Pour moi, c’est un texte fondateur de la littérature policière. L’exégèse de La lettre volée dit que Dupin, l’enquêteur, est le frère jumeau du Ministre D., le suspect. J’ai voulu qu’Achille Dunot et Claude Brunet soient les faces d’une même pièce : ils seraient tous les deux amnésiques. Je suis allé sur wikipedia, j’ai regardé les différentes formes d’amnésie ; et, de même que Brunet a une sorte d’amnésie qui est déclenchée par un traumatisme, Achille devait avoir une forme d’amnésie antérograde. Le cycle de la journée, ça serait bien, surtout que l’hippocampe, cette partie du cerveau qui stocke la mémoire, travaille pendant la nuit. Une fois que j’ai  pensé à ça, ça a été vertigineux. J’ai vu toutes les possibilités : alors, il est obligé de tenir un journal… Mais alors, c’est le livre qu’on a entre les mains… Mais alors, il va devoir se relire tous les matins, il aura de moins en moins de temps pour enquêter, il va devoir choisir entre lire et enquêter… Et là, je me suis rendu compte que ça renvoyait à tous les thèmes que j’aime : l’angoisse des mots, le fait qu’on accède à la réalité à travers les mots. C’est devenu une nécessité. Je devais écrire ce livre. J’ai été très excité quand j’ai eu cette idée.

Un des tours de force d’Agatha Christie, qui a fait le succès de son premier roman, La mystérieuse affaire de Styles, c’est d’exposer le coupable dès le début. En quoi ce ressort est-il intéressant pour vous ?

Ça renvoie aussi à l’intrigue de La lettre volée. La Reine s’est fait dérober une lettre compromettante de son amant par le ministre D., qui s’en sert pour la faire chanter. La police fouille l’hôtel particulier du Ministre mais ne trouve rien. Le détective Dupin trouve, par la réflexion, que la lettre est cachée au seul endroit où on ne va pas la chercher : dans le porte-lettres. Je joue beaucoup avec cette idée dans Emilie Brunet : Achille Dunot pense que les cerveaux d’Emilie et de son amant, tous deux disparus, sont peut-être dans des bocaux sur le bureau de Brunet. Je pense que c’est l’essence du roman policier, tout particulièrement chez Agatha Christie. Le tour de force littéraire d’un roman policier, c’est d’arriver à écrire le nom du coupable en toutes lettres sans qu’on le voie. Et quand on est fort comme Agatha Christie, le défi devient même de l’écrire en toutes lettres le plus tôt possible dans le livre, sans que personne ne le voie. Dans La mystérieuse affaire de Styles, tout accuse Inglethorp, et lui-même ne fait rien pour se disculper. Avec Brunet, j’ai accentué ça.

Une autre facette du roman policier, bien expliquée par Pierre Bayard, c’est le narrateur de mauvaise foi. Dans votre roman, on ne peut pas vraiment faire confiance à Dunot : il est amnésique et en plus, il efface des choses dans son journal…

Je suis fasciné par ça : même les gens avertis qui ont lu Pierre Bayard se font piéger tous les jours. Dans Usual Suspects, on croit que Kevin Spacey, parce qu’il raconte l’histoire, dit la vérité. Et en plus, on est au cinéma, donc on voit les images. A la fin, on se rend compte qu’il a menti et qu’on a été bien bête de le croire. Pourquoi l’a-t-on cru ? Parce qu’il disait « je » et qu’il racontait l’histoire. D’ailleurs le nom du personnage interprété par Spacey est Verbal Kint ; il nous enfume avec les mots. C’est un thème qui me fascine enn littérature : qui parle quand on lit « je » ? Agatha Christie transgresse ça avec Le meurtre de Roger Ackroyd. Quarante ans après, elle le refait dans la nuit qui ne finit pas, et tout le monde se fait de nouveau piéger. J’aimais bien ce côté : Achille est le moins fiable de tous les narrateurs. Et en plus, il n’est pas fiable pour lui-même. C’est cela qui le rend parfois pathétique et tragique. C’est pour lui une sorte d’angoisse terrible : le fait de se relire le matin et de se demander s’il peut faire confiance à ce qu’il a écrit. Ai-je noté les choses importantes ? Est-ce que je peux faire à mes dons d’écrivain ? Ai-je bien retranscrit ma pensée hier ? Il y a ce moment où il explique que quand il écrit, les pensées lui paraissent riches, subtiles, mais du moment où il jette quelque chose sur la feuille, tout devient pauvre, réducteur, univoque. Ça rejoint la condition de l’ écrivain. On a tout dans la tête, on a un monde, on a un livre fantastique, des personnages d’une richesse incroyable, des idées d’une subtilité folle. Et puis on les écrit et on se dit : « Bon, ce n’était que ça… ».

C’est un thème qui vous est cher, les limites du langage, les limites de la perception ?

Oui. Et la souffrance que ça engendre nous renvoie à la finitude humaine. On aimerait pouvoir faire mieux, mais c’est comme ça.

Au milieu du roman, Achille Dunot et Claude Brunet s’échangent leurs textes. Le lecteur se retrouve complètement démuni, face à deux textes écrits pour cacher des choses et manipuler l’autre. Avec ce procédé, encore plus que chez Christie, c’est vraiment au lecteur qu’il appartient d’écrire le livre. Vous ouvrez la porte à tous les délires d’interprétation…

C’est le thème bayardien par excellence. Il y a une première création au moment de l’écriture, et puis il y a un deuxième acte créateur qui est la lecture, l’appropriation du texte par le lecteur. Un acte qui peut être répété, car il y a autant de lectures que de lecteurs, et aussi un acte répété dans le temps, car on peut relire un livre en ayant vécu des choses différentes. Un très grand livre de Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? se termine par cette phrase, je crois : « Lire, c’est créer ». Nous sommes tous des créateurs en puissance. Pour moi, c’était essentiel. Je voulais que le roman soit indécidable, qu’on ne sache pas si Brunet avait tué ou pas. Je voulais que la rédemption d’Achille, quand il recouvre la mémoire, passe par cette prise de conscience de son pouvoir créateur : c’est lui qui est en train d’écrire l’histoire.

Puisque votre livre se termine sans résolution, j’ai mes propres interprétations. On peut penser que, comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le coupable, c’est le narrateur, Achille Dunot…

Il le dit à la fin, non ? C’est un des six scénarios qu’il propose au procès. Dans Cartes sur table, quand Ariadne Oliver donne ses six scénarios, elle dit que le sixième est le bon. Elle l’introduit en disant « j’aime beaucoup celui-là » et Achille Dunot fait exactement la même chose. Et d’ailleurs je tenais absolument à cette sixième explication. C’était une façon de jouer avec les codes du roman policier. Vous avez généralement un auteur, un lecteur, un enquêteur et un assassin. Là, Achille est déjà l’auteur, le lecteur de son journal et de celui de Brunet, et l’enquêteur. S’il était aussi coupable, il tiendrait à lui seul les quatre rôles du roman policier.

Dans votre livre, le personnage de Claude Brunet, spécialiste du cerveau, fait penser au personnage de Norton dans Poirot quitte la scène, qui arrive à pousser son entourage au crime. Brunet, lui, est décrit comme quelqu’un qui peut exercer un pouvoir sur le cerveau des autres…

Je n’avais pas pensé à ce parallèle. J’adore ! (Rires). Pour Brunet, il y a cette scène de la torture au début du roman, où ou peut penser qu’il a poussé le flic à le maltraiter pour ensuite feindre l’amnésie. Effectivement, quand on lit cette scène, on se dit : s’il a été capable de se faire torturer par un flic, qu’est-il capable de faire avec un mec malléable comme Dunot ? Brunet a un côté démon de la perversité de Poe : une fois qu’on a regardé le précipice, on sait qu’on va finir par se jeter dedans. On ne peut pas y échapper.

La conclusion ne serait-elle pas que le crime parfait, où l’on ne trouve pas le coupable à la fin, rend impossible le récit à énigme traditionnel ?

C’est ce contre quoi s’insurge Brunet quand il parle des règles de Van Dine (S.S. Van Dine, théoricien du roman des années 1920, auteur des 20 règles du roman policier, ndlr). Ces règles partent d’un axiome qui est : on va coffrer le coupable à la fin. Or dans la réalité, seules 80 % des affaires sont résolues. Brunet dit que ce n’est pas vraiment du sport, si on sait déjà qui va gagner. Donc oui, en ce sens, le crime parfait, c’est la fin du récit à énigme. Moi, j’avais envie de transcender tout ça. Ecrire quelque chose qui montre, comme dit Brunet, que pour des raisons de véracité, ça serait bien que 20 % des crimes demeurent irrésolus. Ce à quoi Achille répond : « Je convins que ça renouvellerait considérablement le genre. »

C’était votre objectif : renouveler le genre ?

Oui, je veux ouvrir des voies possibles. Il me paraîtrait inconcevable d’écrire un roman policier « normal ». Ça n’aurait aucun intérêt. Je suis content que des gens en aient écrit et que je puisse les lire. Mais pour moi, en tant qu’écrivain, ça me paraîtrait vain. Ecrire une petite histoire où l’on se demande à la fin : est-ce que c’est la gouvernante ou le majordome ? C’est nul…

Revenons sur votre goût pour le jeu. Dans le roman policier, on joue. On joue avec le lecteur, et vous, en plus, vous jouez avec la littérature, avec les codes…

Il y a d’abord cette notion, le regard que je porte sur la vie. La vie est un grand jeu. Je me souviens que pour Les falsificateurs, j’avais au départ proposé ce titre à Gallimard : Le grand jeu. Parce que c’est ça : Sliv joue un jeu, il se demande quelle est la règle du jeu, comment gagner des points. Moi, j’ai toujours vécu ça comme ça. Je me disais : il évident que la vie est un jeu. Le personnage de Brunet, c’est aussi comme ça qu’il voit les choses. Il a lu Pascal, Schopenhauer. S’il reste là, s’il ne s’est pas tiré une balle dans la tête, c’est qu’il s’amuse. Il veut faire exploser tout ça, pervertir le système. Je le vois très bien penser comme ça. Le deuxième niveau de jeu que j’essaie toujours d’avoir, c’est le jeu avec mes lecteurs : je veux engager mes lecteurs. Ça ne m’intéresse pas d’avoir des lecteurs passifs. J’essaie d’être un conteur parfois, mais je trouve que chez un conteur, il y a ce côté un peu « charme-moi, conteur avec tes belles histoires et fais-moi passer un bon moment. » C’est un peu Schéhérazade. Moi j’essaie de créer une expérience pour le lecteur, où je lui demande vraiment son implication. Dans Eloge de la pièce manquante, c’était même spectaculaire. Je disais : « il y a eu un meurtre, il y a cinquante pièces, dans ces cinquante pièces, il y a la clé, on se retrouve à la fin et tu me dis si tu as résolu l’énigme. » C’est presque la même chose ici. Dans Les falsificateurs et Les éclaireurs, je veux que le lecteur se demande en permanence ce qui est vrai et ce qui est faux. Je pense que le lecteur doit bosser. Quand on est lecteur, il faut travailler un peu, c’est plus drôle. Si on met de soi, c’est plus intéressant. On s’engage, on vit une expérience plus forte. Je me rends compte que la place dévolue au lecteur est de plus en plus importante dans ce que j’écris.

La manipulation du réel, thème principal des Falsificateurs et des Eclaireurs, est également essentielle dans le roman policier, où l’écrivain dissimule des choses pour manipuler son lecteur. Est-ce quelque qui vous intéresser, manipuler ?

(Silence…) Un peu. Il doit y avoir cette tendance en moi. Brunet est un personnage qui me ressemble à plusieurs égards et comme on devine que Brunet est un manipulateur redoutable, j’imagine que j’ai dû mettre un peu de moi là-dedans. J’imagine mais je n’en suis pas sûr. Manipuler ? Je trouve plus intéressant de montrer aux gens qu’ils peuvent être manipulés que de les manipuler. Je crois que c’est dans ce sens-là que j’aime manipuler parfois, à des fins pédagogiques.

Souvent, vos personnages veulent plus, ils recherchent un destin…

Sliv se demande toujours si ce qu’il fait est important. C’est une autre façon de dire qu’ils veulent un destin singulier. Ils sont à la recherche de l’extraordinaire.

Une forme d’extraordinaire que vos personnages trouvent souvent dans une obsession, comme dans Les funambules…

Si votre but est de trouver quelque chose de singulier, parce que vous pensez que votre épanouissement passe par là, si mes personnages pensent ça, si moi je pense ça – et je pense ça - , si je construis  ma vie comme ça, alors oui, vous êtes forcément obsessionnel. Dès lors que vous trouvez votre voie, vous n’avez envie de rien faire d’autre, rien d’autre n’a d’importance. Vous avez en permanence le choix entre « est-ce que je fais ça, qui est ma façon d’être extraordinaire, la voie de mon épanouissement personnel ? » et « est-ce que je vide le lave-vaisselle ? » On répond très vite à ces questions – même si à un moment il faut vider le lave-vaisselle pour garder une forme d’harmonie conjugale, familiale, et pour manger dans de la vaisselle propre, accessoirement… Moi, je le ressens en ces termes. Quand j’ai écrit Emilie Brunet, j’étais possédé, il fallait vraiment ne me parler de rien d’autre.

Ce qu’on retrouve dans tous vos livres, c’est aussi une forme d’esthétique de l’acte désintéressé. Le Consortium de Falsification du Réel (CFR) des Falsificateurs ne sert à rien. Quant à Emilie Brunet, c’est un roman à énigme où il n’y a ni coupable ni cadavre…

Je suis sensible à cette esthétique, c’est sûr. Peut-être parce que je suis quelqu’un de très rationnel, comme Sliv, comme beaucoup de mes personnages et que donc, l’acte désintéressé, c’est celui que par définition, on n’a pas de raison de faire. Je suis sensible à ça, parce que je ne le comprends pas, donc ça me touche.  On touche du doigt l’altérité. (Silence…) Je crois aussi qu’il y a des choses dont on ne lit pas le sens tout de suite et qu’on finit par comprendre plus tard. C’est comme le CFR, chacun se contente de mener sa barque, mais à l’arrivée ça crée quelque chose de plus grand. Pierre Ménard, le fondateur du CFR, se disait : « donner une finalité au CFR est la meilleure façon de le tuer », alors qu’une suite de gestes désintéressés est la meilleure façon qu’il devienne quelque chose de grand. C’est un peu comme Emilie Brunet : pourquoi Achille continue-t-il à écrire ce texte après avoir raté son enquête ? Pourquoi ne brûle-t-il pas son manuscrit à la fin ? C’est peut-être parce qu’il y a une vérité dedans, et qu’on la retrouvera plus tard. On n’est pas pressé. Le livre est là. Et, comme dit Pierre Bayard, il sera lu et relu, les gens verront peut-être des choses différentes dans dix ans. Peut-être qu’un auteur lira mon livre, l’aimera et l’incorporera dans un autre livre qui rendra les choses plus évidentes. Tout ne doit pas forcément avoir du sens tout de suite. Il ne doit pas forcément y avoir un retour sur investissement immédiat. Je ne suis pas comme ça…

Pierre Bayard dit également que dans le roman, ce que nous lisons comme une totalité finie, n’est qu’une partie incomplète arrachée à un texte plus vaste. Comme quand vous dites que votre livre sera peut-être aussi récupéré par d’autres…

Oui, c’est ce qu’il y a dans Bayard et aussi dans Borges. Je crois que Bayard appelle ça la bibliothèque universelle. Les livres sont là, et peu importe qui les a écrits ou quand ils ont été écrits. Il joue beaucoup là-dessus, notamment dans Le plagiat par anticipation, avec cette idée que Voltaire se serait inspiré de Sherlock Holmes. Peu importe par qui, quand et où ont été écrits les livres. Ce qui compte, c’est que le texte est là, il flotte autour de nous. Et on peut aller puiser dans cette bibliothèque à tout moment sans avoir de compte à rendre. Puisque l’acte de création est autant dans la lecture, dans l’interprétation que dans l’écriture. Je pourrais même dire : je suis l’auteur de mes livres et en même temps, je suis comme une sorte de passeur. Quelqu’un me parle et j’écris ce qu’on me dicte. Et en cela, ce que j’écris appartiens à tout le monde. C’est une consécration pour un auteur finalement.

Quelle influence Borges a-t-il eue sur vous ?

C’est énorme. Pourtant, il n’a pas beaucoup écrit et je ne lis pas tout Borges. Il y a un Borges poète mais je ne suis pas sensible à la poésie. Mais le Borges de Fictions, ça je le relis tout le temps. Parce qu’il y a une sorte de perfection dans ses textes qui disent des choses capitales. Le texte le plus important pour moi, c’est La bibliothèque de Babel, où il raconte l’existence d’une bibliothèque où il y a tous les livres, où chaque volume contient le même nombre de pages, le même nombre de lignes. Et finalement ces lignes épuisent toutes les combinaisons possibles. Tout est déjà écrit. Et une fois que vous pensez ça, c’est vraiment dur de voir le monde de la même façon.

Un motif qui revient souvent dans vos livres : le puzzle. Comment l’expliquer ?

Je ne sais pas, mais c’est une belle métaphore qui convient bien à la façon dont j’ai toujours conçu les livres. J’ai retrouvé un texte que j’ai écrit il y a vingt ans, qui disait : « Il y en a marre des livres linéaires, avec une seule voix. » J’y disais aussi que ce qui serait bien, ce sont des textes où la vérité se donnerait à voir sous différents aspects, avec des fragments, des extraits de journaux, des rapports. C’est ça le puzzle. Composer une image à partir d’une multitude de pièces qui, prises séparément, n’ont pas l’air d’avoir grand sens. Je crois que j’ai un peu épuisé cette idée avec Eloge de la pièce manquante.

Cette façon d’ouvrir sur les différentes perceptions d’une même réalité, c’est aussi ce qu’on retrouve avec le motif du double.

Je m’en rends compte en effet. Qu’il y a beaucoup de doubles dans mon œuvre et dans les œuvres qui m’intéressent. Il y a un double que personne ne voit dans Les éclaireurs, c’est Lena et Nina. C’est une énigme que j’ai mise dans le livre en espérant que quelqu’un la remarquerait… Ça m’a passionné aussi dans La lettre volée de Poe, Dupin et le ministre D. C’est aussi pour ça que je voulais absolument parler de La corde et de L’inconnu du Nord-Express : c’est un thème très hitchcockien, le double.

Justement, après Les falsificateurs et Les éclaireurs, les aventures du CFR, c’est fini ?

Non, Sliv n’est pas mort.

Il va revenir, ou vous en avez atteint les limites ?

J’en ai provisoirement atteint les limites. Je  l’ai amené là où je pouvais l’amener. Il y aura peut-être un troisième tome un jour. Essentiellement pour parler du personnage de Lena. A la fin des Eclaireurs, je boucle à peu près toutes les histoires, je noue tous les fils, sauf Lena. Elle reste clairement une énigme. Mais je n’ai pas envie de l’écrire maintenant. On m’a demandé à la sortie des Eclaireurs, à quand la suite. Et j’ai dit qu’elle arriverait quand on cessera de me la réclamer. Je ne veux jamais être là où on m’attend.

Je vous le demande parce que justement Les falsificateurs ont un côté série américaine et qu’on a l’impression de n’être qu’à la première saison, voire au premier épisode…

Il y a un projet, des gens ont acheté les droits pour en faire une série. Ils n’ont acheté que l’option et doivent trouver le financement. Or dans le monde du cinéma et de la télé, pour dix options achetées, il n’y en a qu’une qui se monte. La probabilité est faible.

Dans Emilie Brunet, il est beaucoup question de philosophie. Claude Brunet a lu Schopenhauer, Pascal. Quelles sont vos lectures philosophiques ?

Très peu. Nietzsche. Parce que le thème du surhomme, du dépassement, de l’épanouissement, c’est ce qui me touche le plus. Et aussi Schopenhauer, comme je le disais tout à l’heure. Sur la finitude de l’homme. On aimerait, on se voit très grand et quand ça arrive sur la page, finalement c’est tout petit…

Avez-vous l’impression d’être à part dans la littérature française ? On vous verrait bien en anglais, non ?

Honnêtement et sans modestie, ou fausse modestie, oui, je me sens très singulier dans la littérature française. Que je ne lis pas d’ailleurs. Je sais ce qui se fait, j’écoute Le masque et la plume, je lis les journaux. Mais je ne lis presque pas de littérature française. Ça ne m’intéresse pas. Les sujets me paraissent… minuscules. Quand Jonathan Littell sort Les Bienveillantes, ça n’est pas minuscule.

Rien dans cette rentrée alors ?

Si si, le Houellebecq est très bon. Il sort du lot. Il est tout sauf minuscule. Il est ample, il est vaste, c’est un grand styliste. Cohérent. Il progresse, il s’améliore, il cherche. Il va quelque part. C’est clairement quelqu’un que j’ai envie de suivre. Je lirai tous ses livres, même s’il y en a des plus ou moins bons.

Vous parlez de « sujets ». Croyez-vous à la distinction littérature d’imagination / littérature d’introspection ? Pensez-vous que la France est une terre peu sensible à la première ?

La France a mis le social dans tout. La France ne regarde le monde qu’à travers ce prisme. Une fois qu’on regarde tout à travers le social, tout est sordide, triste, noir. Au mieux, on vire cynique. Au pire, on vire pseudo-anarchiste. Il n’y a plus d’optimisme, il n’y a plus de grandeur, il n’y a plus de souffle. On ne croit plus aux grandes choses. Moi je me fais taxer d’incurable optimiste. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Ce n’est pas par hasard que beaucoup de grands romanciers sont aux Etats-Unis. Là-bas, les gens pensent encore que tout est possible. Ils ont peut-être tort mais ils le pensent.

Vous vous démarquez aussi par votre statut d’écrivain-entrepreneur ?

Oui, mais je le suis de moins en moins. J’ai vendu ma boîte il y a trois ans. Je continue à être investisseur. C’est une dimension de ma vie qui est en train de prendre moins d’importance. Mais oui, bien sûr, je me suis senti, surtout dans le passé, très singulier par rapport à ça. Parce que je n’ai pas besoin de la littérature pour vivre, pour moi c’est presque essentiel. Je ne voulais pas mélanger la sphère économique et la sphère littéraire. Et puis parce que je connais le monde du travail, vraiment. Pas comme les gens qui écrivent des livres sur les suicides à France Telecom.

Et ça a eu une influence sur ce que vous écrivez ?

Oui, quand même. Le CFR, je pense que c’est une bonne description d’une organisation. Et ce n’est pas une entreprise commerciale. Mais je pense qu’il y a des choses que j’ai vues mieux que d’autres grâce à mon expérience. Les comités exécutifs, les rapports de pouvoir dans les réunions, je connais bien.

Vous pensez que le fait de travailler et d’avoir un confort matériel a une inflence sur ce qu’on écrit ?

Bien sûr. Si j’étais prof et que je gagnais 2 000 euros par mois, je n’arriverais pas à m’abstraire de ça probablement. Ou de la violence dans les lycées ou de la réforme des retraites. J’aurais le nez dedans. Pour moi, il est évident qu’il faut être en dehors. La façon que j’ai trouvé d’être en dehors, ç’a été de faire autre chose pendant longtemps, d’acquérir une indépendance financière et une indépendance de statut. Et vivre à l’étranger, c’est encore une façon d’être en dehors. C’est très bien comme ça.

Quel sera votre prochain livre ?

Je ne sais pas. Je lis des choses sur la biographie, sur l’autobiographie. Sur le genre littéraire de l’autobiographie. C’est la seule chose que je peux dire.

Gladys Marivat

CHRONIC’ART – octobre 2010

Antoine Bello : un homme de chiffres et de lettres 

Écrivain de talent et entrepreneur à succès, Antoine Bello vit à New York depuis 2002. Dans son passionnant dernier roman paru aux éditions Gallimard, Les Éclaireurs, qui a été récemment récompensé par le prix France Culture - Télérama, il imagine un complot diabolique autour du 11-Septembre et de la guerre en Irak. Rencontre.

 

Il est difficile de le rater : avec son double mètre et son air de grand ado, Antoine Bello aurait du mal à passer inaperçu. Mais au royaume de Saint-Germain-des-Prés et du Café de Flore – une terre étrangère où il ne fait désormais escale que sporadiquement - c’est encore son curriculum vitae qui surprend le plus : businessman accompli, multimillionaire depuis la vente en 2007 de son entreprise de services, ce Donald Trump des lettres françaises n’as pas franchement le profil de l’écrivain classique. 

 

Force est pourtant de s’incliner devant le talent et l’intelligence de ce fringant trentenaire, installé à New York depuis 2002, et qui publie cette année Les Éclaireurs, deuxième volet très attendu d’une saga entamée avec Les Falsificateurs. Dans cette œuvre ambitieuse, Antoine Bello évoque le parcours de Sliv, jeune Islandais embauché par le Consortium de Falsification du Réel (CFR), une mystérieuse association internationale chargée de modifier la réalité historique, fausses preuves à l’appui, afin de manipuler l’opinion. Un thriller aussi passionnant qu’original dans le paysage littéraire français. « Mes livres racontent une histoire. Par les temps qui courent, dans un roman français, c’est un peu une exception », s’amuse-t-il.



Notre homme n’est pas à une originalité près. Né à Boston, en 1970, alors que son père achevait ses études à Harvard, Antoine Bello détient un passeport américain. « Je suis né là-bas, c’est vrai, mais je n’y ai passé que deux mois », s’empresse-t-il d’ajouter. « Pour le reste, j’ai été élevé dans une culture totalement française. » Question culture, cet infatigable lecteur a d’ailleurs de qui tenir : son grand-oncle n’était autre que le romancier Marcel Aymé ! Peut-être est-ce d’ailleurs le souvenir ce glorieux ancêtre qui l’a poussé, très jeune, vers l’écriture. Son enfance est en tout cas constellée de courtes nouvelles, de pièces de théâtre, d’alexandrins. « Parler de la fiction, de ces choses qui ne sont pas mais qui auraient pu être, m’a toujours plu », sourit-il. 


Un travailleur acharné


Sans doute poussé par l’exemple de son père, génie précoce et patron des usines De Dietrich, Bello va pourtant rejoindre après le bac la très commerciale HEC. « Je n’ai jamais vu d’antinomie entre ces deux passions », assure-t-il. « Au contraire, je crois que c’était intéressant de les cultiver ensemble, pour qu’elles se nourrissent l’une l’autre. » À 20 ans, alors que ses premières histoires sont déjà remarquées par Gallimard, il décide ainsi de fonder sa propre société, Ubiqus, spécialisée dans le compte-rendu de réunion. Quelques années plus tard, il publie Les Funambules, avant de connaître la consécration grâce au troublant Éloge de la pièce manquante, roman à la construction astucieuse dont l’action se situe dans l’univers aussi délirant que parfaitement fictif des compétitions de puzzles de vitesse.



Cet amoureux de l’Amérique, qui choisit Berkeley en Californie pour une année d’études, qui sillonna le pays à plusieurs reprises en voiture – « J’ai dû visiter une quarantaine d’États en tout, bien plus que l’Américain moyen », confesse-t-il – trouve enfin l’occasion d’y élire domicile en 2002, pour redresser une société new-yorkaise en difficulté qu’il avait rachetée. « En réalité, j’ai déménagé autant pour rejoindre les États-Unis que pour quitter la France », précise-t-il. « Je ne supportais plus le regard français sur l’économie. Aux États-Unis, entreprendre est une chose noble, qui rend service à la société. En France, être patron, gagner de l’argent, est encore empreint de suspicion. Avoir l’impression d’être un héros ou d’être un salaud, c’est tout de même fondamental. » Pendant plusieurs années, Bello travaille alors comme un acharné, avec à la clé, un sauvetage financier et une entrée en bourse bien négociée. Mais il ne trouve pas le temps d’écrire davantage que quelques lignes. « Honnêtement, à l’époque  je n’avais pas la bande passante », analyse-t-il à froid.


Une critique des dérives américaines



C’est donc une demi-suprise de le retrouver sur le devant de la scène, en 2007, quand paraît Les Falsificateurs. Best-seller inopiné, le livre méritait une suite à la hauteur. Les Éclaireurs ne déçoit en rien cette attente. Dans ce second volet, qui voit se poursuivre le parcours du jeune Sliv au sein de l’organisation occulte, l’écrivain pousse plus loin la réflexion sur le pouvoir de la fiction sur le réel. S’il imagine l’implication du CFR dans l’ascension d’Al-Qaeda et de Ben Laden, il démontre surtout qu’en matière de fabulation et de manipulation de l’opinion, les gouvernements n’ont aucune leçon à recevoir. Une lecture politique aussi audacieuse que nécessaire pour l’auteur, décontenancé par les dérives de l’idéal américain. « L’élection de Bush et la guerre en Irak sont deux des plus grandes falsifications de l’Histoire. Mais dans ce livre, je veux aussi montrer la responsabilité écrasante du peuple américain : l’administration Bush a certes menti, mais on pensait que cette Constitution ne permettait pas ce mensonge, grâce au Congrès, à  l ’impeachment, ou au quatrième pouvoir (ndlr, les médias)… Au bout du compte, il y a des gens qui mentent, et des gens qui acceptent qu’on leur mente. Mais pour écrire ça, je savais que je marchais sur des œufs, et que je devais m’appliquer le plus haut standard d’exigence intellectuelle. » Le résultat : une mécanique littéraire aussi fine qu’implacable, qui ne laisse jamais le message politique prendre le dessus sur l’intensité romanesque.



Aujourd’hui installé dans une banlieue paisible de New York, il occupe ses journeés en gérant sa pépinière de start-ups, ou en mettant à jour Rankopedia, le site de classements qu’il a créé – en attendant une nouvelle aventure managériale. De cette vigie, il peut jeter un regard apaisé sur son existence, qu’il poursuit résolument sans frontières : « Je me sens citoyen du monde », reconnaît-il. « C’est d’ailleurs pour cela que mon personnage est islandais : il possède un regard neuf car c’est celui d’un petit pays qui découvre le monde, sans parti pris idéologique. C’est ce que nous devrions tous faire. Nous devrions tous être islandais. »

Julien Bisson

FRANCE-AMERIQUE – mai 2009

« On flatte les gens dans leurs croyances »

Le Point : Comment expliquez-vous que le complotisme est toujours d'actualité dans une société surmédiatisée, qu'on qualifie de "transparente" ?

Antoine Bello : Le complot n'a rien à voir avec la notion de transparence. Les gens adorent qu'on leur raconte des histoires, c'est le pouvoir du storytelling. La véracité n'a finalement pas grande importance dans les théories du complot. Ce qui compte, c'est plus la mécanique de la théorie que sa plausibilité. Je constate ainsi que la plupart des gens ne se sentent pas investis d'une responsabilité de questionner ce qu'on leur dit, mais sont prêts à laisser fleurir des histoires qui n'ont aucun degré de vérité, qui les flattent dans leurs croyances. Des études ont par exemple montré que, si vous lancez une rumeur qui affirme que les juifs échappent au service militaire, celle-ci va se propager, alors que si vous le faites avec les Auvergnats, ce n'est pas le cas. Simplement parce que cela conforte certains dans leur antisémitisme. Il faut donc voir la personne qui lance une théorie de la conspiration comme quelqu'un qui associe l'imagination d'un scénariste hollywoodien au cynisme d'un producteur. Elle va essayer de toucher un maximum de gens en utilisant des ressorts fondamentaux de l'humanité.

Le complot est le sujet de votre diptyque romanesque Les falsificateurs et Les éclaireurs, qui évoque une organisation secrète internationale falsifiant le réel. Pourquoi ?

Je n'ai pas l'impression d'avoir fait un livre sur le complot. C'est avant tout l'histoire initiatique d'un jeune homme qui se cherche dans la vie, et qui va être confronté à la plus grande liberté qui soit : écrire l'Histoire. Certains personnages vont en abuser, d'autres vont la mettre au service de causes qui leur tiennent à coeur. C'est un pouvoir démiurgique qui est celui des mots.

Vous y montrez que la réalité est facilement manipulable...

Bien sûr. Dans cette société « transparente », on s'en rend simplement mieux compte. Avec le développement d'Internet ou des blogs, chacun en a aujourd'hui le pouvoir. Mais cela n'a rien de nouveau. Au Moyen Age déjà, vous pouviez lancer une rumeur ou falsifier un document. En revanche, cela m'insupporte de lire des choses idiotes comme cette théorie sur le 11 septembre 2001 qui affirme que les avions ne sont pas entrés dans les tours du World Trade Center. Je remarque qu'elle a surtout fait florès en France, où elle flatte un fond d'antiaméricanisme, alors qu'elle n'est absolument pas prise au sérieux par les Américains.

Thomas Mahler

LE POINT – décembre 2011

Antoine Bello, un businessman dans la littérature

Antoine Bello est un écrivain. Il vient de publier Les éclaireurs, suite des Falsificateurs où il imagine un consortium planétaire manipulant la réalité. Mais, à 39 ans, il est aussi un ancien chef d’entreprise. En 2007, il a très bien revendu Ubiqus, une société de service aux entreprises créée quinze ans plus tôt avec un condisciple d’HEC. Retour sur le parcours de ce surdoué qui vit aujourd’hui avec sa famille près de New York.

Tout, chez Antoine Bello, frise l’excellence et l’exception. Sa réussite financière, comme son parcours littéraire. De culture française, il est de nationalité américaine car il naît en mars 1970 à Boston, Massachussetts, où son père termine ses études. Et où il ne réside que deux mois. Il a de qui tenir: Régis Bello, licencié en sciences économiques, polytechnicien, MBA Insead et Harvard Business School, a été PDG du groupe De Dietrich jusqu’en septembre 2008 et administrateur de plusieurs entreprises. Il est aujourd’hui président de la Fondation de l’Université de Strasbourg. Et l’arrière-grand-oncle maternel d’Antoine n’est autre que Marcel Aymé.

Tenter de savoir si, chez lui, c’est l’entrepreneur ou l’écrivain qui prédomine est vain. Ce sont les deux faces d’un même cerveau qu’il se garde bien de scinder. Même si, en remontant le fil de sa vie, c’est l’écriture et la lecture qui ont la préséance. A six ans, il signe son premier livre, Les aventures du Petit Pierre, mais ce n’est que bien plus tard, passé la vingtaine, et après avoir touché « à tous les genres littéraires », qu’il envoie le manuscrit d’un roman à Gallimard. Qui le refuse, le jugeant trop influencé par Boris Vian que Bello lit effectivement à l’époque. Tout en l’encourageant à persévérer. Pendant des années, l’écrivain en herbe va adresser régulièrement des nouvelles au prestigieux éditeur. Sourd à ses mises en garde. 

« On me poussait à écrire un roman, affirmant que les nouvelles n’intéressaient personne, se souvient-il. Mais j’ai persévéré et je me suis rendu compte que plusieurs histoires tournaient autour d’un thème proche. » Gallimard, séduit par la qualité des textes, et bien que rechignant à publier ce type d’ouvrage en guise de premier livre, finit par accepter d’en réunir cinq en un volume. « On a dû vendre mille exemplaires des Funambules, mais cela m’a donné confiance. Et a construit une relation très forte avec mon éditeur, Jean-Marie Laclavetine. » Et le recueil a reçu le Prix Littéraire de la vocation 1996 décerné par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet.

A cette époque, le jeune homme s’est depuis longtemps éloigné de l’univers littéraire. Car si le monde des livres et de l’écriture passionne ce grand lecteur, il n’a pourtant jamais envisagé de suivre des études de lettres. « Je n’en voyais pas l’intérêt, confirme-t-il. N’en ayant besoin ni pour lire ni pour écrire, je ne voyais pas ce qu’elles auraient pu rajouter. J’avais plutôt envie de faire des études de business, j’ai tout de suite perçu mes dispositions pour l’économie, pour les chiffres, et j’ai senti que cela m’aiderait à une meilleure compréhension du monde. »

C’est donc à HEC qu’il s’inscrit une fois le bac en poche. En 2e année, il rejoint en compagnie d’un condisciple une petite société de conseil en communication montée par des anciens de l’école. Qui, manquant de débouchés, se tourne vers le compte-rendu de réunions d’entreprises. Devenus rédacteurs, les deux compères finissent par racheter la société que ses créateurs, mal à l’aise sur ce nouveau terrain, envisagent de liquider. « Elle nous a coûté l’équivalent de 20 000 euros, rappelle Antoine Bello. Notre idée était de la faire tourner pendant quelques années mais très vite, le succès est venu, ce qui nous a permis de rembourser très vite les sommes empruntées. La société a connu un développement rapide et très soutenu pendant de longues années. Son développement s’est financé tout seul, nous n’avons pas eu besoin d’actionnaires. Dans les années 90, elle faisait plus 50% de croissance par an. »

Quand Hors Ligne, qui deviendra Ubiqus en 2000, commence à prendre de l’ampleur, les proches d’Antoine le préviennent qu’il va lui falloir choisir entre le business et la littérature. « Je me suis toujours élevé contre ça, maintient-il. Je pense que si on veut faire les deux, on peut le faire, c’est une question de volonté. Je pense même que, dans mon cas, la rédaction de comptes-rendus de réunions a été un avantage. Cela m’a permis de développer mon écriture et m’a aidé, plus tard, à lutter contre l’angoisse de la page blanche. Et ce que j’ai vu dans le monde de l’entreprise me sert énormément. J’ai toujours eu l’impression que les deux domaines se nourrissent et s’enrichissent l’un l’autre. »

Les deux chefs d’entreprise commencent à démarcher des organismes publics, des associations, des ministères mais surtout les grandes sociétés du Cap 40 qui organisent un grand nombre de réunions (séminaires, réunions de cadres, présentation des résultats et analyses, assemblées générales, etc.) et disposent de budgets importants. « Pendant deux ans, nous avons travaillé seuls. Ce fut dur, il nous a fallu gagner chaque contrat les uns après les autres. Petit à petit, on a réussi à essaimer. Au point qu’aujourd’hui, pour beaucoup de grands groupes, on couvre des dizaines de réunions par an, jusqu’à une centaine. Je me suis souvent demandé si nous aurions dû engager des gens plus rapidement. Si nous l’avions fait, nous aurions sans doute eu une croissance un petit peu plus rapide. Mas travailler à deux avait un énorme avantage lié à notre haut niveau de compétence et d’expertise qui a été très utile par la suite. Pendant deux ans, nous avons rédigé des millions de mots, relu des dizaines et des dizaines de documents, fait la comptabilité, le commercial, le marketing, etc. Et quand la société a commencé à vraiment croître, même si nous avons délégué certains secteurs, nous avons toujours gardé le contrôle de l’ensemble. Cela a favorisé une croissance harmonieusement. »

Antoine Bello et son associé investissent un terrain vierge. Jusqu’alors, les comptes-rendus de réunions sont assurés soit par une secrétaire qui n’a pas toujours une juste compréhension des enjeux abordés, soit par le patron lui-même qui n’a pas toujours le temps ni les qualités rédactionnelles, soit par un cadre qui juge la tâche dévalorisante. Hors Ligne propose des rédacteurs formés dans des écoles de commerce, curieux, au fait de ce qui se passe dans l’économie, qui écrivent bien et sont disponibles. Et peut fournir le rapport soit quelques jours plus tard, soit à la fin de la réunion.

« C’est un travail extrêmement difficile, commente Bello. C’est comme de la traduction simultanée sauf que l’on traduit du français oral vers du français écrit. Il faut écouter ce qui est dit, en saisir le contenu et l’exprimer de manière concise. Pendant que l’un de nous deux tape le texte, tout en continuant à écouter pour ne pas rater la phrase suivante, l’autre, mis en réseau, s’occupe de la mise en page, de la réécriture, du correcteur orthographique, d’améliorer le document pour le rendre plus présentable, etc. C’était un exercice de haute voltige. »

Au fil du temps, le succès aidant, l’entreprise diversifie son offre en en rachetant d’autres dans des domaines connexes: l’interprétariat, la fourniture de badges nominatifs ou de boîtiers de vote, la gestion des inscriptions, etc.

Ce travail exige de la rapidité, du style mais aussi de pouvoir s’y retrouver dans de multiples sujets différents. « Vous vous rendez vite compte qu’il vous est possible de comprendre un domaine dont vous ignoriez tout quelques minutes auparavant. Le plus difficile, ce sont les colloques entre spécialistes, mais ils sont rares. Dans la plupart des cas, les intervenants parlent à des gens dont le niveau est assez hétérogènes, ils doivent donc se mettre à leur niveau, expliquer les notions un petit peu compliquées, etc. » 

En 2000, Ubiqus entre en bourse sur la place de Paris, à un moment où le marché est très demandeur de petites sociétés à forte croissance combinant internet et ancienne économie. Cela permet à ses dirigeants de lever de l’argent pour multiplier le nombre d’acquisitions publiques. Mais trois ans plus tard, lors de l’éclatement de la bulle Internet, le marché tombe dans un excès inverse, il ne s’intéresse plus à ce type d’entreprises. La croissance d’Ubiqus ralentit, au lieu d’atteindre 50% par an, elle fait 15 ou 20%. « Nous avons été massacrés par le marché, constate Bello. Nos actions, qui avaient atteint au plus haut 59 euros, sont descendues à 1,50 euros. Cela n’avait plus aucun sens. Nous avons commencé à racheter nos titres, mais comme ça n’a pas fait monter leur cours, nous avons racheté toute la société en 2003 et sommes sortis de la bourse. »

Ce businesse a évidemment suscité de la concurrence sur la marché français. Mais sans atteindre Ubiqus. « Nous avons été copiés de manière éhontée, nos produit ou nos discours commerciaux ont été repris tels quels. Mais aujourd’hui, nos dix concurrents représentent un tiers de notre chiffre d’affaire. Nous avons créé ce marché, nous l’avons révélé. Nous n’avons pas inventé le concept de compte-rendu dans les entreprises mais nous l’avons externalisé. »

En 2007, Antoine Bello et son ami vendent leur société en LBO. Tout en restant actionnaires minoritaires, détenant encore à peu près un quart du capital, tandis que leur troisième associé, arrivé en 2000, est, lui, resté actif.  « Nous avions connu un développement extrêmement rapide et eu la chance de faire des choses très variées très très jeunes. A 30 ans, j’avais une société dont le chiffre d’affaire était de 10 millions d'euros, qui était présente à l’étranger, en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui était introduit en bourse. Nous avions fait une dizaine d’acquisitions, avions revendu deux sociétés. Presque toutes les choses que l’on peut faire dans une entreprise, je les avais faites. Je pensais que la suite serait forcément moins intéressante et qu’il valait mieux que ce soit un autre qui le fasse. Nous avons choisi l’acheteur qui offrait le meilleur prix mais également la meilleure perspective pour le management. »

« D’autre part, poursuit l’entrepreneur, j’avais envie d’écrire davantage. A une époque, j’étais capable d’écrire une heure ou deux par ci-par là, ce qui était compatible avec une vie de chef d’entreprise. Mais pour Les falsificateurs, je travaillais six heures d’affilée. Il ne m’était plus possible de faire les deux. L’écriture était devenue trop intense. »