Antoine Bello

Click here to edit subtitle

Les falsificateurs - Critiques

Un conte d'auteur

A 37 ans, sa vie est si bien remplie qu'on pourrait y voir l'oeuvre des falsificateurs de son nouveau roman. Parcours d'un écrivain prolifique

Après avoir rencontré Antoine Bello et lu son nouveau roman, Les Falsificateurs, on se méfie. Sa vie ne serait-elle pas, comme dans le livre, un mensonge, une pure invention du Consortium de Falsification du Réel? Ce garçon de 37 ans, à la fois écrivain et président d'une multinationale, possède en effet une vie trop remplie et un CV trop impressionnant pour ne pas être suspect. 

Né aux Etats-Unis, Antoine Bello se passionne très jeune pour la littérature et, jusqu'à l'âge de 20 ans, lit près d'un livre par jour: « J'ai commencé à écrire vers 7 ou 8 ans, raconte-t-il: de petites histoires illustrées, puis des nouvelles, une pièce de théâtre. J'ai signé mon premier roman, intitulé Amérique, à l'âge de 20 ans. Gallimard ne l'a pas publié - trop « vianesque », m'a-t-on dit - mais m'a encouragé à poursuivre. » Ce qu'il fit, en soumettant une nouvelle pour le prix du Jeune Ecrivain, en 1993. Mais, tricheur dans l'âme, il envoya également un texte sous le nom de son frère, Julien. Vint le moment du résultat : Antoine Bello remporta le prix et son « homonyme » arriva en troisième position ! La collection Blanche accueillit alors volontiers sa prose dans un recueil intitulé Les Funambules, qui, en 1996, reçut le prix littéraire de la Vocation : « Une première pour des nouvelles. » Il se lança alors dans un étrange roman, ancré dans le milieu des champions des puzzles de vitesse, à la construction très surprenante. Eloge de la pièce manquante fut, lui, publié dans la Noire de Gallimard et, fait rarissime pour un premier polar français, traduit dans huit langues. Le Japon fut d'ailleurs particulièrement friand de cet objet atypique. 

Outre son activité littéraire, Antoine Bello a fondé une grosse entreprise, Ubiqus. Ubiqus, c'est aussi le nom du conglomérat de Charles Wallerstein dans Eloge de la pièce manquante. Basée à Paris, Londres et New York, elle est devenue l'un des leaders du compte rendu de réunion. « Je ne comprends pas pourquoi, en France, la sphère économique n'est pas plus présente chez les écrivains. Les deux activités sont tout à fait conciliables. Mais jamais je n'utiliserai Ubiqus comme vecteur de mes projets personnels ! » On peut en douter, avec amusement, si Bello cache derrière cette vitrine, comme dans Les Falsificateurs, un organisme avec de tout autres desseins... 

Nous suivons l'ascension d'un jeune Islandais, Sliv, au sein d'une société spécialisée dans l'environnement. Ou presque, car il ne s'agit que d'une façade du Consortium de Falsification du Réel (CFR). Le garçon imagine différents scénarios pour transformer la véracité de l'Histoire, trouver les moyens pragmatiques pour instaurer le mensonge, afin de le faire entrer dans la mémoire collective. Le destin de la chienne Laïka, envoyée dans l'espace ? Un coup du CFR. Mais, comme dans toutes les entreprises, les rivalités existent, et Sliv risque de le payer très cher. Et, au fond, quel est le but exact de ce mystérieux établissement? 

« Mon roman est une parabole sur l'Histoire. Chacun sait que celle-ci est écrite par les vainqueurs. Or les vaincus d'aujourd'hui sont les vainqueurs de demain, et l'Histoire est donc vouée à être récrite. L'avènement des médias électroniques pose aussi pas mal de questions : jamais il n'a été si facile de s'informer, et jamais non plus il n'a été si facile de désinformer. » Rarement, ces dernières années, un roman français aura si bien su nous le rappeler en posant une véritable réflexion théorique sans sacrifier son récit palpitant. Car Les Falsificateurs ne cachent pas leur ambition - ou leur modestie - de thriller à l'américaine. Ce que certains appellent une exception culturelle ! 

Baptiste Liger 

L'EXPRESS - février 2007

Tout pour plaire

Antoine Bello serait une sorte de surdoué. Un type à qui tout réussit, 20/20. Chez lui, être premier est un métier. Un parcours d'excellence, une machine à faire des jaloux dans le milieu littéraire parisien, qui n'avait pas besoin de ça pour multiplier ses doses de Mopral. Né à Boston en 1970 (son père fit ses études à Harvard, d'où la naissance de son fils outre-Atlantique), Antoine a donc la double nationalité. Il vit depuis 2002 à New York. En 1991, jeune homme pressé, il sort de HEC, où - comme s'il s'y ennuyait - il créa sa première entreprise, Hors Ligne, spécialisée dans la communication, les comptes rendus et autres activités froides de ce genre. On remarquera que la chose écrite a toujours été chez lui une priorité. Aujourd'hui, ce drôle d'homme d'affaires est à la tête d'Ubiqus, une société de 300 salariés.  Toujours dans le même domaine. Antoine Bello n'écrit pas à ses heures perdues, car il n'en a pas. Son cerveau semble en constante ébullition. A 23 ans, il a reçu le prix du jeune écrivain. Il avait tout simplement envoyé deux nouvelles, l'une signée de son nom, l'autre sous un pseudo. Les deux furent premières ex æquo. Son premier roman, publié en 1998, Eloge de la pièce manquante, eut un succès d'estime. On en parle encore. Bello aime Borges : son dernier livre, Les Falsificateurs, en témoigne. Comme le maître argentin du trompe-l'oeil et du jeu de miroir, il use du faux pour mettre en perspective le réel. Ainsi invente-t-il ici un héros, Sliv - jeune géographe islandais -, au service d'une étrange entreprise de falsification de la réalité, le CFR. Son métier ? Créer du faux : une fausse tribu africaine accréditée par Lévy-Strauss, un faux cinéaste allemand si vrai que même Claude Chabrol se rappelle avoir vu ses films, etc. Ainsi l'Histoire sous le contrôle du CFR devient-elle pure fiction. Christophe Colomb n'a jamais découvert l'Amérique ; il n'y a jamais eu de chienne appelée Laïka envoyée dans l'espace pendant la guerre froide ; les archives de la Stasi ? Supercherie. « Je défie quiconque est passé par le CFR de pouvoir lire un journal sans y chercher aussitôt les symptômes de la falsification », dit le narrateur. Peu importe qu'il y ait dans ce roman des hauts et des bas, des lourdeurs stylistiques. Bello est un écrivain efficace. Il tient son sujet casse-cou : le faux comme un moment du vrai, le dérèglement de l'Histoire. Debord eût sans doute aimé. A suivre.

Anthony Palou

LE FIGARO - mars 2007    

Rien de plus facile que de falsifier la réalité. Et rien de plus excitant…

Cela fait neuf ans que l’on attendait des nouvelles d’Antoine Bello, qui nous avait éblouis avec Eloge de la pièce manquante, paru dans la collection Noire de Gallimard en 1998. Ce premier roman fascinant ne ressemblait à rien de connu dans la littérature française, sinon à La Vie mode d’emploi, de Perec, sous l’égide duquel il se plaçait d’emblée, en situant son livre dans le milieu (imaginaire) de la compétition de puzzle de vitesse. Les Falsificateurs, édité cette fois dans la collection Blanche, même s’il révèle moins d’inventivité et de maestria que le précédent qui jonglait de façon virtuose avec les modes de récit, va de nouveau donner tort à ceux qui estiment que les écrivains français ne savent plus raconter d’histoires, et au-delà, livrer leur interprétation du monde, et même, comme ici, de la fiction. Sliv Dartunghuver, jeune Islandais fraîchement diplômé en géographie, se voit offrir un poste à des conditions inespérées dans un cabinet d’études environnementales. Il découvre très vite que son chef, Gunnar, travaille en fait pour le CFR (Consortium de falsification du réel), auquel le cabinet sert de couverture. Cette organisation secrète, aux ramifications internationales, est chargée de monter de toutes pièces des dossiers sur de faux événements historiques, de faux artistes ou de fausses œuvres, « scénarios » qui doivent être étayés par la création de fausses sources. Gunnar flaire en Sliv un grand talent et lui propose de rejoindre le CFR. Le jeune homme s’avère une recrue très douée. En truquant le manuscrit posthume d’un célèbre anthropologue, il revisite, dans son premier dossier, l’histoire des Bochimans du Kalahari. Afin de sensibiliser l’opinion internationale à leur cause, il les engage dans une lutte pour conserver leurs terres face à la multinationale qui exploite les mines de diamant de la région. C’est un succès. « Vous allez sanctuariser le désert du Kalahari, Sliv ! A vous tout seul ! » Le héros prend goût à ce pouvoir de démiurge. Il montera dans la hiérarchie du Consortium, ce qui le conduira en Argentine, puis en Sibérie. 

Détournant les codes du roman d’espionnage à la Graham Greene ou John Le Carré, Antoine Bello livre des pages hilarantes sur cette Histoire en train de s’écrire – ou plutôt d’être réécrite. Des pages qui rappellent le burlesque de Ma vie dans la CIA, de Harry Mathews (éd. P.O.L., 2005), ou du film Zelig, de Woody Allen. « Il paraît que le CFR a produit un faux roman d’Alexandre Dumas. – Absolument, Le Chevalier de Sainte-Hermine. Idem en musique classique : un de nos agents compose en ce moment une aria de Bach. » Au gré de la savoureuse initiation de Sliv, le lecteur apprend comment le CFR a créé l’extraterrestre de Roswell ou le faux charnier de Timisoara. Il est aisé de manipuler la vérité, semble dire Bello, pour infléchir le cours de l’Histoire ou contribuer à la création d’un mythe. Mais quel est le véritable dessein de ces menteurs professionnels ? Pour qui travaillent-ils ? Cette falsification du réel n’est-elle pas simplement le jeu sophistiqué d’une poignée d’illuminés, métaphore, pour Bello, de la littérature et du plaisir que procurent les élucubrations de l’imagination créatrice ? Au bout de cinq cents pages, il ne donne pas de réponse, et nous appâte avec un « à suivre » qui annonce un deuxième tome à venir. Espérons-le... avant 2016.

Marie-Hélène Chabert

TELERAMA - février 2007

Click here to edit text

Neuf ans après le remarquable et remarqué Eloge de la Pièce Manquante, polar assez bluffant dans le milieu (fictif) des professionnels du puzzle, Antoine Bello revient avec Les Falsificateurs. Soit un roman enthousiasmant mais totalement centré sur sa propre mécanique littéraire. Au risque de se révéler dans quelques temps aussi fumeux que Matrix.

Les Falsificateurs tombent à point nommé avec leur intrigue ultralinéaire (on se croirait dans Jour après Jour, Mois après Mois, l'émission de Delarue), leur style immédiatement accessible et leur subtil degré d'anticipation. Les Falsificateurs est un roman efficace, intelligent, aussi bien écrit que composé, et surtout terriblement astucieux. L'astuce peut être exposée rapidement et, selon la méthode Bello, sous forme d'un jeu où le lecteur est aussi le héros (rappelons qu'on accompagne Sliv, le personnage principal, pas à pas) : imagine-toi lecteur, jeune diplômé de l'Auberge Espagnole Internationale, recruté, pour ton premier job et sans le savoir, par une organisation secrète dissimulée sous des tas de cabinets de conseil internationaux (implantés sur toute la planète) et qui a pour but de falsifier les faits historiques en manipulant des sources diverses et variées. Exemple : imaginons qu'on invente de toutes pièces un complot contre une tribu africaine qu'une société diamantaire souhaiterait dégommer de son territoire pour piller ses richesses. Est-ce que cela pourrait faire réagir la communauté internationale ?

Imaginons qu'on invente qu'il y avait une chienne dans l'espace et qu'elle s'appelait Laïka ? Imaginons qu'on ne sache pas à quoi toutes ces inventions d'inventions et falsifications pourraient bien servir et qu'on chercherait, toi et moi lecteur, à le savoir en infiltrant les rouages de cette organisation façon Cheval de Troie. Imaginons qu'avec nos Friends de l'Académie d'Espions, nous ne serions pas dupes, mais parfois tellement emballés par ce que nous faisons qu'on aurait pas le recul nécessaire pour analyser les choses.Imaginons qu'on s'amuse comme des fous toi et moi dans une intrigue matinée d'espionnage et de James Bonderie Internationale pour Teenage Farceurs. Imaginons qu'on lirait alors les Falsificateurs, qui ne serait que le premier tome d'une saga en deux ou trois volumes d'une longueur équivalente et qui permettrait de révéler d'ici cinq ou huit ans la vérité vraie sur le CFR, cette fameuse organisation secrète. Imaginons encore que Sliv, le héros venu du Grand Nord, fasse bureau commun avec une mannequin type suédoise super bien roulée qui n'a pas encore de petit ami mais avec qui on est en concurrence pour atteindre les sommets. Imaginons que tu ne t'apercevrais même pas, lecteur, que tu te retrouves au coeur d'une allégorie en armes de l'écriture romanesque ? Ca te dirait lecteur, hein ? Et tu aurais raison.

Les Falsificateurs est un roman qu'on ne peut pas refuser et qu'on dévore parce qu'on y est obligé (parce qu'on a été programmé pour) et parce qu'il est très bon. Mais c'est aussi un roman gros sabots qui suit avec les moyens de la « littérature générale », ce qu'on a lu déjà depuis dix, vingt ou trente ans (et en mieux) chez, Silverberg, ou Philip K. Dick, angoisse paranoïaque en moins (Stiv est mondialo-positif, une sorte de Casimir du néomonde). Aimer les Falsificateurs (qui s'arrête après 500 pages en ne nous ayant dévoilé qu'une belle mécanique littéraire, pas une bribe d'information ou un seul indice quant à sa finalité) nous paraît aussi périlleux et idiot que de nous être enthousiasmés il y a quelques années pour le premier épisode de Matrix. Les frères Wachowski, comme Bello, nous avaient vendu le meilleur vent du marché éolien : le plus emballant, le plus moderne, le plus chic, le plus passionnant, le plus drôle et le plus pertinent. Ensuite, on s'était fait rouler. Si Les Falsificateurs sont le Matrix de 2007, on aura l'air bien cons. En attendant, on paie pour voir.

William Burroughs

PREMIERE - mars 2007

Blogs

PRESENTATION          CRITIQUES          TRADUCTIONS