Antoine Bello

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Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet - Critiques

INTERVIEW  d’ANTOINE BELLO

« Nous accédons au monde par les mots »

Dans son Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet, Antoine Bello se joue des codes du polar, entre détournement et pastiche. A 40 ans, il met Agatha Christie au cœur de son quatrième roman et fait de l'amnésie un fidèle allié pour s'amuser.

Pourquoi s'intéresser au roman policier classique ?

J'ai lu beaucoup de romans policiers dans ma jeunesse, notamment ceux d'Agatha Christie. J'aime avant tout le roman policier pour le plaisir et la dimension ludique qu'il procure au lecteur. C'est, en outre, un genre extrêmement codé, qui offre des possibilités presque infinies au joueur et au théoricien.

Vous jouez abondamment avec cette thématique. Hommage, parodie, dépoussiérage ?

J'avais surtout envie de provoquer le lecteur en le forçant à s'interroger sur le pacte de lecture si particulier du roman policier. Il y a traditionnellement deux équipes dans un policier : l'enquêteur et le lecteur tentent de résoudre l'énigme posée par le tandem assassin-auteur. La contrainte qui pèse sur mon détective amnésique renouvelle le genre : à la fois enquêteur, lecteur et auteur du livre qu'il tient entre les mains, il se retrouve dans une position schizophrène. Il cherche, par exemple, dans son texte les indices qu'en tant qu'auteur, il est sûr d'y avoir dissimulé. C'est le thème essentiel du livre, celui qui m'a donné envie de l'écrire. Je me suis ensuite autorisé quelques fantaisies en me moquant des règles de Van Dine (et notamment du postulat fondamental selon lequel l'enquêteur finit toujours par coffrer l'assassin), et en rendant hommage à Agatha, dont je trouve que la place singulière dans la littérature du XXème siècle n'est pas assez reconnue.

L'amnésie antérograde a déjà été abordée dans un film comme Memento. Pourquoi vous y être intéressé ?

L'amnésie antérograde ne m'intéressait pas particulièrement en tant que telle. J'aime beaucoup Memento, mais le scénariste n'est pas complètement honnête : le héros se laisse des messages sous forme de Polaroïd ou de tatouages sur le corps, quand il serait infiniment plus simple d'écrire son histoire sur une feuille. Je me suis imposé un degré d'exigence supérieur. D'abord, le cycle d'Achille est plus long : de l'ordre de la journée, quand celui du héros de Memento ne dépasse pas quelques minutes. Ensuite, Achille écrit. Pour ne rien gâcher, il est excellent détective et fin connaisseur du roman policier. Sur le papier, il dispose donc de tous les atouts pour réussir. Et pourtant, il est très vite confronté à un malaise insurmontable : ses mots lui paraissent toujours moins riches que sa pensée. Ils limitent son raisonnement, réduisent sa réalité. C'est ma façon de dire que nous accédons au monde par les mots. La structure grammaticale de la langue que nous parlons, notre vocabulaire, nous façonnent plus sûrement que nos expériences.

Votre roman a également pour thème le travail littéraire, l'écriture en tant que telle...

Bien sûr. Ce livre prolonge le travail sur la création littéraire que j'ai entamé avec Les Falsificateurs. Il y a quatre écrivains dans ce livre : Achille, Agatha, Ariadne Oliver (le personnage de romancière, sorte de double fictionnel, créé par Agatha à son image) et moi. Je me suis beaucoup identifié à Achille : je ne connais que trop bien la détresse qu'il ressent chaque fois qu'il a l'impression que les mots trahissent ou appauvrissent sa pensée. Au fond, je rêve (et sans doute tous les autres écrivains avec moi) d'être comme Ariadne Oliver, une authentique démiurge dont les mots prennent vie et deviennent réalité.

Dans le passage du procès, vous vous amusez à perdre en partie le lecteur. Un hommage, là encore, à quelques incontournables du genre (le twister, la révélation…) ?

Mon roman ne fait l'économie d'aucun cliché du roman policier : l'enquêteur qu'on arrache à sa retraite pour lui confier une affaire retorse, l'interrogatoire de la gouvernante, le témoignage de la meilleure amie, le face-à-face entre le détective et le suspect numéro un et, évidemment, le procès. J'aime cette scène où tout se passe dans la tête d'Achille et où les pièces du puzzle se mettent enfin en place. Je n'imaginais pas terminer mon roman autrement. Cette scène finale marque l'envol d'Achille, qui peut enfin commencer à créer.

Vos personnages, archétypaux, semblent dénués d'un réel relief, à l'exception des deux principaux. Pourtant, vous jouez à dissoudre l'identité de ces deux derniers. Pourquoi ?

Certains personnages sont archétypaux par construction : la gouvernante, la meilleure amie d'Emilie, la maîtresse de Brunet. La disparue, Emilie, me semble plus complexe, plus attachante. Brunet et Achille, les deux personnages principaux, sont adversaires avant de commencer progressivement à collaborer (en s'échangeant leurs journaux, en comparant leurs impressions sur l'œuvre d'Agatha, etc.). On pourrait même dire que c'est Brunet qui guérit Achille de son amnésie. Dans La lettre volée, à mon sens le texte fondateur de la littérature policière, Edgar Poe suggère que son enquêteur, Dupin, pourrait être le frère du voleur, le Ministre qu'il identifie par son initiale, D. De même, j'aime penser qu'Achille et Brunet constituent les deux faces d'une même pièce, qu'en enquêtant sur Brunet, Achille enquête en fait sur lui-même.

Au fil de vos écrits, un autre thème affleure : la systématisation des pratiques, voire l'éternel recommencement. Pourquoi ?

Vous parlez de cet éternel recommencement comme d'une malédiction. Mais quand Nietzsche parle de l'éternel retour, c'est pour nous conseiller de vivre notre vie comme si nous pouvions souhaiter qu'elle se répète éternellement. Nombre de mes personnages semblent installés dans une forme de routine, mais il s'agit selon moi d'une routine féconde, créatrice. Ils se sont tracés un sillon, qu'ils passent leur vie à approfondir. Avec du temps et de l'opiniâtreté, le plus vilain caillou peut devenir un galet.

François Perrin

EVENE - novembre 2010


Après le colossal dyptique des Falsificateurs, Antoine Bello revient avec un roman policier en forme de réflexion ludique sur le genre, quelque part entre théorie littéraire et superbe divertissement cérébral. Rencontre avec le romancier le plus virtuose de sa génération.


C’est en dandy chic qui cache dans la poche de sa veste de tweed une arme prête à flinguer tous les codes en vigueur qu’Antoine Bello, quarante ans cette année, attend patiemment dans les salons de Gallimard. Le calme de la pose, du regard et de la voix n’est qu’apparent : derrière se cache un écrivain frondeur et fonceur, dont l’univers littéraire se situe en dehors et à contre-courant – en dehors de la France (il vit dans la banlieue de New York), à contre-courant d’une littérature française contemporaine qu’il juge pessimiste et pas assez ambitieuse. Dès son premier roman, Eloge de la pièce manquante (1998), Bello détournait les règles du roman policier en créant un puzzle ludique que le lecteur devait assembler pour résoudre l’énigme. Exigeant avec lui-même, Antoine Bello l’est aussi avec son lecteur : à lui de « bosser », d’explorer son potentiel créatif en écrivant la moitié du livre avec l’auteur. Cet impératif, il le tient de Pierre Bayard, l’auteur de Qui a tué Roger Ackroyd ?, pour qui le texte littéraire est entièrement dépendant du lecteur et de son délire d’interprétation. Pourtant, si le jeu (avec le lecteur, avec les mots et avec les genres) est toujours présent dans les textes de Bello (ses précédents livres, Les falsificateurs et Les éclaireurs, imaginaient une organisation secrète de falsification du réel), l’entreprise n’est jamais vaine. Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet, son nouveau roman, se propose comme un brillant démontage du récit à énigme, genre inventé par Edgar Allan Poe, codifié par S.S. Van Dine (alias Willard Huntington Wright, auteur en 1928 des 20 règles pour l’écriture du roman policier), systématisé et détourné par Agatha Christie. Une riche héritière, Emilie Brunet, disparaît ; tous les soupçons se portent aussitôt sur son mari, Claude Brunet, un universitaire brillantissime, coureur de jupons et manipulateur, spécialiste du fonctionnement du cerveau… et grand amateur de romans policiers. Pour mener l’enquête, la police fait appel à Achille Dunot, détective génial, émule d’Hercule Poirot, malheureusement atteint depuis un accident d’amnésie antérograde : comprenez que ses souvenirs s’effacent chaque nuit, ce qui l’oblige à tenir un journal quotidien de son enquête et à le relire tous les matins. Autrement dit, Dunot n’a jamais un seul coup d’avance sur le lecteur, et redécouvre tout en même temps que lui… Un éblouissant duel psychologique va s’engager entre Dunot et Brunet, agrémenté de références aux règles du polar et de mises en abyme parfaitement conçues. Un détective amnésique, un présumé coupable aux mobiles multiples et sans aucun alibi, pas de cadavre, plein de solutions : Antoine Bello détourne toutes les règles et livre un récit à énigme impossible où tout est possible, une invitation au délire d’interprétation complètement addictive. Rencontre roborative avec un auteur définitivement à suivre, où il est question de Schopenhauer et de Borges, de livre vital, de bibliothèque universelle et de lave-vaisselle.


Chronic’art : Dix ans après Eloge de la pièce manquante, Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet semble marquer un retour vers le roman policier. Mais une fois encore, vous détournez les règles.

Antoine Bello : Il s’agit plus d’un retour à la théorie littéraire. Après Les falsificateurs et Les éclaireurs, des récits d’aventures haletants, avec beaucoup de personnages et pas mal de fond, j’avais envie de quelque chose de plus formel et de plus ramassé, envie de travailler sur un genre. J’ai pensé au roman policier, dont j’avais l’impression de ne pas avoir fait le tour. J’ai lu et relu beaucoup de choses sur les codes du roman policier, et sur Agatha Christie. Et c’est en voyant à quel point ce genre était codifié que je me suis rendu compte qu’il serait intéressant de détourner ces codes. C’est parti de cette question : « Comment fait-on un roman policier ? » Réponse : « Bon, d’accord, je vais faire exactement le contraire. »


Et donc, surtout, les romans d’Agatha Christie. Comment s’est-elle imposée ?

C’est sans doute pour moi la partie la plus étonnante de la genèse de ce livre. Le point de départ, c’était cette idée qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe dans la tête des gens. Le paroxysme, c’est le procès d’assises. Le gars a-t-il tué sa femme ou non ? On va le juger, l’acquitter ou le condamner, mais dans tous les cas on ne saura jamais ce qu’il a fait : il mourra avec son secret. Je me suis dit : tiens, c’est un point de départ policier. Donc, il va me falloir un enquêteur. Là, j’ai eu une sorte de flash : cet enquêteur devait vivre dans le monde d’Agatha Christie. Je connaissais Agatha pour avoir tout lu à l’adolescence. J’avais même écrit une petite monographie à l’époque. Mais je n’y ai presque plus touché pendant vingt-cinq ans. Pourtant, quand il a été question de cette histoire policière, il était évident pour moi que ça allait être dans ce monde. Pour l’enquêteur, Achille Dunot, la crimonologie se réduit à Agatha Christie. Mon héros pense que connaître Christie est suffisant pour être inspecteur et, de fait, il a un taux d’élucidation de 100 %. Agatha Christie est une grande romancière du XXème siècle, elle a inventé beaucoup de choses pour le roman policier et pour la théorie littéraire en général, elle a transgressé beaucoup de règles. Je me pose toujours la question de savoir si elle en était consciente. Elle avait une sorte d’aisance, elle publiait des livres tous les trois mois. Elle tapait sur sa machine à écrire, en s’occupant de ses petits-enfants…


Comment l’avez-vous abordée ?

J’ai lu beaucoup de textes critiques sur elle, en français et surtout en anglais. Je me suis concentré sur Hercule Poirot. J’ai relu les grands classiques et ce qui m’avait plu quand j’étais adolescent, comme Le couteau sur la nuque ou Cinq petits cochons. Je suis tombé sur un personnage qui m’avait complètement échappé à l’époque : Ariadne Oliver. Cette romancière est un double d’Agatha Christie. Et là, ça a été une révélation. Je savais depuis que j’avais lu il y a trois ou quatre ans Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre Bayard, un livre qui m’a beaucoup marqué, qu’Hercule Poirot n’était pas un si bon détective que ça. Par contre, ce que ne dit pas Bayard, c’est qu’il y a une détective fantastique, Ariadne Oliver, et que ses méthodes et son caractère sont aux antipodes de ceux de Poirot : elle ne sait ni ne devine la vérité, elle la crée. Pour moi, qui charrie depuis très longtemps ce thème que les mots précèdent la réalité, que les mots définissent le monde dans le sens où ils font advenir le monde, elle est fascinante. Pour mon personnage d’Achille Dunot, cela voulait dire qu’il devait être un peu moins Hercule Poirot et un peu plus créatif.


Comment l’idée d’un détective vous est-elle venue ?

J’avais l’idée d’une confrontation entre un spécialiste d’Agatha Christie, Dunot, et un spécialiste du cerveau, Claude Brunet, le mari de la disparue. Au début du livre, Brunet est torturé par un flic et perd la mémoire. Je voyais bien que j’aurais du plaisir à écrire ce livre et, en même temps, il manquait quelque chose. Je sentais que c’était un livre que j’aimerais bien écrire, mais pas un livre qu’il était vital que j’écrive. Je pense qu’il y a des livres qui méritent d’exister. Et que si ce n’était pas le cas, il y aurait une sorte de vide dans la littérature. Avant de penser à cette histoire d’amnésie, je me disais que ce serait un livre « nice to read » ou « nice to write » mais pas « must write ». Je ne sais pas exactement comment m’est venue l’idée d’amnésie, mais La lettre volée d’Edgar Allan Poe, une influence que je déguise volontairement dans mon livre, a beaucoup joué. Pour moi, c’est un texte fondateur de la littérature policière. L’exégèse de La lettre volée dit que Dupin, l’enquêteur, est le frère jumeau du Ministre D., le suspect. J’ai voulu qu’Achille Dunot et Claude Brunet soient les faces d’une même pièce : ils seraient tous les deux amnésiques. Je suis allé sur wikipedia, j’ai regardé les différentes formes d’amnésie ; et, de même que Brunet a une sorte d’amnésie qui est déclenchée par un traumatisme, Achille devait avoir une forme d’amnésie antérograde. Le cycle de la journée, ça serait bien, surtout que l’hippocampe, cette partie du cerveau qui stocke la mémoire, travaille pendant la nuit. Une fois que j’ai pensé à ça, ça a été vertigineux. J’ai vu toutes les possibilités : alors, il est obligé de tenir un journal… Mais alors, c’est le livre qu’on a entre les mains… Mais alors, il va devoir se relire tous les matins, il aura de moins en moins de temps pour enquêter, il va devoir choisir entre lire et enquêter… Et là, je me suis rendu compte que ça renvoyait à tous les thèmes que j’aime : l’angoisse des mots, le fait qu’on accède à la réalité à travers les mots. C’est devenu une nécessité. Je devais écrire ce livre. J’ai été très excité quand j’ai eu cette idée.


Un des tours de force d’Agatha Christie, qui a fait le succès de son premier roman, La mystérieuse affaire de Styles, c’est d’exposer le coupable dès le début. En quoi ce ressort est-il intéressant pour vous ?

Ça renvoie aussi à l’intrigue de La lettre volée. La Reine s’est fait dérober une lettre compromettante de son amant par le ministre D., qui s’en sert pour la faire chanter. La police fouille l’hôtel particulier du Ministre mais ne trouve rien. Le détective Dupin trouve, par la réflexion, que la lettre est cachée au seul endroit où on ne va pas la chercher : dans le porte-lettres. Je joue beaucoup avec cette idée dans Emilie Brunet : Achille Dunot pense que les cerveaux d’Emilie et de son amant, tous deux disparus, sont peut-être dans des bocaux sur le bureau de Brunet. Je pense que c’est l’essence du roman policier, tout particulièrement chez Agatha Christie. Le tour de force littéraire d’un roman policier, c’est d’arriver à écrire le nom du coupable en toutes lettres sans qu’on le voie. Et quand on est fort comme Agatha Christie, le défi devient même de l’écrire en toutes lettres le plus tôt possible dans le livre, sans que personne ne le voie. Dans La mystérieuse affaire de Styles, tout accuse Inglethorp, et lui-même ne fait rien pour se disculper. Avec Brunet, j’ai accentué ça.


Une autre facette du roman policier, bien expliquée par Pierre Bayard, c’est le narrateur de mauvaise foi. Dans votre roman, on ne peut pas vraiment faire confiance à Dunot : il est amnésique et en plus, il efface des choses dans son journal…

Je suis fasciné par ça : même les gens avertis qui ont lu Pierre Bayard se font piéger tous les jours. Dans Usual Suspects, on croit que Kevin Spacey, parce qu’il raconte l’histoire, dit la vérité. Et en plus, on est au cinéma, donc on voit les images. A la fin, on se rend compte qu’il a menti et qu’on a été bien bête de le croire. Pourquoi l’a-t-on cru ? Parce qu’il disait « je » et qu’il racontait l’histoire. D’ailleurs le nom du personnage interprété par Spacey est Verbal Kint ; il nous enfume avec les mots. C’est un thème qui me fascine en littérature : qui parle quand on lit « je » ? Agatha Christie transgresse ça avec Le meurtre de Roger Ackroyd. Quarante ans après, elle le refait dans la nuit qui ne finit pas, et tout le monde se fait de nouveau piéger. J’aimais bien ce côté : Achille est le moins fiable de tous les narrateurs. Et en plus, il n’est pas fiable pour lui-même. C’est cela qui le rend parfois pathétique et tragique. C’est pour lui une sorte d’angoisse terrible : le fait de se relire le matin et de se demander s’il peut faire confiance à ce qu’il a écrit. Ai-je noté les choses importantes ? Est-ce que je peux faire à mes dons d’écrivain ? Ai-je bien retranscrit ma pensée hier ? Il y a ce moment où il explique que quand il écrit, les pensées lui paraissent riches, subtiles, mais du moment où il jette quelque chose sur la feuille, tout devient pauvre, réducteur, univoque. Ça rejoint la condition de l’ écrivain. On a tout dans la tête, on a un monde, on a un livre fantastique, des personnages d’une richesse incroyable, des idées d’une subtilité folle. Et puis on les écrit et on se dit : « Bon, ce n’était que ça… ».


C’est un thème qui vous est cher, les limites du langage, les limites de la perception ?

Oui. Et la souffrance que ça engendre nous renvoie à la finitude humaine. On aimerait pouvoir faire mieux, mais c’est comme ça.


Au milieu du roman, Achille Dunot et Claude Brunet s’échangent leurs textes. Le lecteur se retrouve complètement démuni, face à deux textes écrits pour cacher des choses et manipuler l’autre. Avec ce procédé, encore plus que chez Christie, c’est vraiment au lecteur qu’il appartient d’écrire le livre. Vous ouvrez la porte à tous les délires d’interprétation…

C’est le thème bayardien par excellence. Il y a une première création au moment de l’écriture, et puis il y a un deuxième acte créateur qui est la lecture, l’appropriation du texte par le lecteur. Un acte qui peut être répété, car il y a autant de lectures que de lecteurs, et aussi un acte répété dans le temps, car on peut relire un livre en ayant vécu des choses différentes. Un très grand livre de Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? se termine par cette phrase, je crois : « Lire, c’est créer ». Nous sommes tous des créateurs en puissance. Pour moi, c’était essentiel. Je voulais que le roman soit indécidable, qu’on ne sache pas si Brunet avait tué ou pas. Je voulais que la rédemption d’Achille, quand il recouvre la mémoire, passe par cette prise de conscience de son pouvoir créateur : c’est lui qui est en train d’écrire l’histoire.


Puisque votre livre se termine sans résolution, j’ai mes propres interprétations. On peut penser que, comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le coupable, c’est le narrateur, Achille Dunot…

Il le dit à la fin, non ? C’est un des six scénarios qu’il propose au procès. Dans Cartes sur table, quand Ariadne Oliver donne ses six scénarios, elle dit que le sixième est le bon. Elle l’introduit en disant « j’aime beaucoup celui-là » et Achille Dunot fait exactement la même chose. Et d’ailleurs je tenais absolument à cette sixième explication. C’était une façon de jouer avec les codes du roman policier. Vous avez généralement un auteur, un lecteur, un enquêteur et un assassin. Là, Achille est déjà l’auteur, le lecteur de son journal et de celui de Brunet, et l’enquêteur. S’il était aussi coupable, il tiendrait à lui seul les quatre rôles du roman policier.


Dans votre livre, le personnage de Claude Brunet, spécialiste du cerveau, fait penser au personnage de Norton dans Poirot quitte la scène, qui arrive à pousser son entourage au crime. Brunet, lui, est décrit comme quelqu’un qui peut exercer un pouvoir sur le cerveau des autres…

Je n’avais pas pensé à ce parallèle. J’adore ! (Rires). Pour Brunet, il y a cette scène de la torture au début du roman, où ou peut penser qu’il a poussé le flic à le maltraiter pour ensuite feindre l’amnésie. Effectivement, quand on lit cette scène, on se dit : s’il a été capable de se faire torturer par un flic, qu’est-il capable de faire avec un mec malléable comme Dunot ? Brunet a un côté démon de la perversité de Poe : une fois qu’on a regardé le précipice, on sait qu’on va finir par se jeter dedans. On ne peut pas y échapper.


La conclusion ne serait-elle pas que le crime parfait, où l’on ne trouve pas le coupable à la fin, rend impossible le récit à énigme traditionnel ?

C’est ce contre quoi s’insurge Brunet quand il parle des règles de Van Dine (S.S. Van Dine, théoricien du roman des années 1920, auteur des 20 règles du roman policier, ndlr). Ces règles partent d’un axiome qui est : on va coffrer le coupable à la fin. Or dans la réalité, seules 80 % des affaires sont résolues. Brunet dit que ce n’est pas vraiment du sport, si on sait déjà qui va gagner. Donc oui, en ce sens, le crime parfait, c’est la fin du récit à énigme. Moi, j’avais envie de transcender tout ça. Ecrire quelque chose qui montre, comme dit Brunet, que pour des raisons de véracité, ça serait bien que 20 % des crimes demeurent irrésolus. Ce à quoi Achille répond : « Je convins que ça renouvellerait considérablement le genre. »


C’était votre objectif : renouveler le genre ?

Oui, je veux ouvrir des voies possibles. Il me paraîtrait inconcevable d’écrire un roman policier « normal ». Ça n’aurait aucun intérêt. Je suis content que des gens en aient écrit et que je puisse les lire. Mais pour moi, en tant qu’écrivain, ça me paraîtrait vain. Ecrire une petite histoire où l’on se demande à la fin : est-ce que c’est la gouvernante ou le majordome ? C’est nul…


Revenons sur votre goût pour le jeu. Dans le roman policier, on joue. On joue avec le lecteur, et vous, en plus, vous jouez avec la littérature, avec les codes…

Il y a d’abord cette notion, le regard que je porte sur la vie. La vie est un grand jeu. Je me souviens que pour Les falsificateurs, j’avais au départ proposé ce titre à Gallimard : Le grand jeu. Parce que c’est ça : Sliv joue un jeu, il se demande quelle est la règle du jeu, comment gagner des points. Moi, j’ai toujours vécu ça comme ça. Je me disais : il évident que la vie est un jeu. Le personnage de Brunet, c’est aussi comme ça qu’il voit les choses. Il a lu Pascal, Schopenhauer. S’il reste là, s’il ne s’est pas tiré une balle dans la tête, c’est qu’il s’amuse. Il veut faire exploser tout ça, pervertir le système. Je le vois très bien penser comme ça. Le deuxième niveau de jeu que j’essaie toujours d’avoir, c’est le jeu avec mes lecteurs : je veux engager mes lecteurs. Ça ne m’intéresse pas d’avoir des lecteurs passifs. J’essaie d’être un conteur parfois, mais je trouve que chez un conteur, il y a ce côté un peu « charme-moi, conteur avec tes belles histoires et fais-moi passer un bon moment. » C’est un peu Schéhérazade. Moi j’essaie de créer une expérience pour le lecteur, où je lui demande vraiment son implication. Dans Eloge de la pièce manquante, c’était même spectaculaire. Je disais : « il y a eu un meurtre, il y a cinquante pièces, dans ces cinquante pièces, il y a la clé, on se retrouve à la fin et tu me dis si tu as résolu l’énigme. » C’est presque la même chose ici. Dans Les falsificateurs et Les éclaireurs, je veux que le lecteur se demande en permanence ce qui est vrai et ce qui est faux. Je pense que le lecteur doit bosser. Quand on est lecteur, il faut travailler un peu, c’est plus drôle. Si on met de soi, c’est plus intéressant. On s’engage, on vit une expérience plus forte. Je me rends compte que la place dévolue au lecteur est de plus en plus importante dans ce que j’écris.


La manipulation du réel, thème principal des Falsificateurs et des Eclaireurs, est également essentielle dans le roman policier, où l’écrivain dissimule des choses pour manipuler son lecteur. Est-ce quelque qui vous intéresser, manipuler ?

(Silence…) Un peu. Il doit y avoir cette tendance en moi. Brunet est un personnage qui me ressemble à plusieurs égards et comme on devine que Brunet est un manipulateur redoutable, j’imagine que j’ai dû mettre un peu de moi là-dedans. J’imagine mais je n’en suis pas sûr. Manipuler ? Je trouve plus intéressant de montrer aux gens qu’ils peuvent être manipulés que de les manipuler. Je crois que c’est dans ce sens-là que j’aime manipuler parfois, à des fins pédagogiques.


Souvent, vos personnages veulent plus, ils recherchent un destin…

Sliv se demande toujours si ce qu’il fait est important. C’est une autre façon de dire qu’ils veulent un destin singulier. Ils sont à la recherche de l’extraordinaire.


Une forme d’extraordinaire que vos personnages trouvent souvent dans une obsession, comme dans Les funambules

Si votre but est de trouver quelque chose de singulier, parce que vous pensez que votre épanouissement passe par là, si mes personnages pensent ça, si moi je pense ça – et je pense ça - , si je construis ma vie comme ça, alors oui, vous êtes forcément obsessionnel. Dès lors que vous trouvez votre voie, vous n’avez envie de rien faire d’autre, rien d’autre n’a d’importance. Vous avez en permanence le choix entre « est-ce que je fais ça, qui est ma façon d’être extraordinaire, la voie de mon épanouissement personnel ? » et « est-ce que je vide le lave-vaisselle ? » On répond très vite à ces questions – même si à un moment il faut vider le lave-vaisselle pour garder une forme d’harmonie conjugale, familiale, et pour manger dans de la vaisselle propre, accessoirement… Moi, je le ressens en ces termes. Quand j’ai écrit Emilie Brunet, j’étais possédé, il fallait vraiment ne me parler de rien d’autre.


Ce qu’on retrouve dans tous vos livres, c’est aussi une forme d’esthétique de l’acte désintéressé. Le Consortium de Falsification du Réel (CFR) des Falsificateurs ne sert à rien. Quant à Emilie Brunet, c’est un roman à énigme où il n’y a ni coupable ni cadavre…

Je suis sensible à cette esthétique, c’est sûr. Peut-être parce que je suis quelqu’un de très rationnel, comme Sliv, comme beaucoup de mes personnages et que donc, l’acte désintéressé, c’est celui que par définition, on n’a pas de raison de faire. Je suis sensible à ça, parce que je ne le comprends pas, donc ça me touche. On touche du doigt l’altérité. (Silence…) Je crois aussi qu’il y a des choses dont on ne lit pas le sens tout de suite et qu’on finit par comprendre plus tard. C’est comme le CFR, chacun se contente de mener sa barque, mais à l’arrivée ça crée quelque chose de plus grand. Pierre Ménard, le fondateur du CFR, se disait : « donner une finalité au CFR est la meilleure façon de le tuer », alors qu’une suite de gestes désintéressés est la meilleure façon qu’il devienne quelque chose de grand. C’est un peu comme Emilie Brunet : pourquoi Achille continue-t-il à écrire ce texte après avoir raté son enquête ? Pourquoi ne brûle-t-il pas son manuscrit à la fin ? C’est peut-être parce qu’il y a une vérité dedans, et qu’on la retrouvera plus tard. On n’est pas pressé. Le livre est là. Et, comme dit Pierre Bayard, il sera lu et relu, les gens verront peut-être des choses différentes dans dix ans. Peut-être qu’un auteur lira mon livre, l’aimera et l’incorporera dans un autre livre qui rendra les choses plus évidentes. Tout ne doit pas forcément avoir du sens tout de suite. Il ne doit pas forcément y avoir un retour sur investissement immédiat. Je ne suis pas comme ça…


Pierre Bayard dit également que dans le roman, ce que nous lisons comme une totalité finie, n’est qu’une partie incomplète arrachée à un texte plus vaste. Comme quand vous dites que votre livre sera peut-être aussi récupéré par d’autres…

Oui, c’est ce qu’il y a dans Bayard et aussi dans Borges. Je crois que Bayard appelle ça la bibliothèque universelle. Les livres sont là, et peu importe qui les a écrits ou quand ils ont été écrits. Il joue beaucoup là-dessus, notamment dans Le plagiat par anticipation, avec cette idée que Voltaire se serait inspiré de Sherlock Holmes. Peu importe par qui, quand et où ont été écrits les livres. Ce qui compte, c’est que le texte est là, il flotte autour de nous. Et on peut aller puiser dans cette bibliothèque à tout moment sans avoir de compte à rendre. Puisque l’acte de création est autant dans la lecture, dans l’interprétation que dans l’écriture. Je pourrais même dire : je suis l’auteur de mes livres et en même temps, je suis comme une sorte de passeur. Quelqu’un me parle et j’écris ce qu’on me dicte. Et en cela, ce que j’écris appartiens à tout le monde. C’est une consécration pour un auteur finalement.


Quelle influence Borges a-t-il eue sur vous ?

C’est énorme. Pourtant, il n’a pas beaucoup écrit et je ne lis pas tout Borges. Il y a un Borges poète mais je ne suis pas sensible à la poésie. Mais le Borges de Fictions, ça je le relis tout le temps. Parce qu’il y a une sorte de perfection dans ses textes qui disent des choses capitales. Le texte le plus important pour moi, c’est La bibliothèque de Babel, où il raconte l’existence d’une bibliothèque où il y a tous les livres, où chaque volume contient le même nombre de pages, le même nombre de lignes. Et finalement ces lignes épuisent toutes les combinaisons possibles. Tout est déjà écrit. Et une fois que vous pensez ça, c’est vraiment dur de voir le monde de la même façon.


Un motif qui revient souvent dans vos livres : le puzzle. Comment l’expliquer ?

Je ne sais pas, mais c’est une belle métaphore qui convient bien à la façon dont j’ai toujours conçu les livres. J’ai retrouvé un texte que j’ai écrit il y a vingt ans, qui disait : « Il y en a marre des livres linéaires, avec une seule voix. » J’y disais aussi que ce qui serait bien, ce sont des textes où la vérité se donnerait à voir sous différents aspects, avec des fragments, des extraits de journaux, des rapports. C’est ça le puzzle. Composer une image à partir d’une multitude de pièces qui, prises séparément, n’ont pas l’air d’avoir grand sens. Je crois que j’ai un peu épuisé cette idée avec Eloge de la pièce manquante.


Cette façon d’ouvrir sur les différentes perceptions d’une même réalité, c’est aussi ce qu’on retrouve avec le motif du double.

Je m’en rends compte en effet. Qu’il y a beaucoup de doubles dans mon œuvre et dans les œuvres qui m’intéressent. Il y a un double que personne ne voit dans Les éclaireurs, c’est Lena et Nina. C’est une énigme que j’ai mise dans le livre en espérant que quelqu’un la remarquerait… Ça m’a passionné aussi dans La lettre volée de Poe, Dupin et le ministre D. C’est aussi pour ça que je voulais absolument parler de La corde et de L’inconnu du Nord-Express : c’est un thème très hitchcockien, le double.


Justement, après Les falsificateurs et Les éclaireurs, les aventures du CFR, c’est fini ?

Non, Sliv n’est pas mort.


Il va revenir, ou vous en avez atteint les limites ?

J’en ai provisoirement atteint les limites. Je l’ai amené là où je pouvais l’amener. Il y aura peut-être un troisième tome un jour. Essentiellement pour parler du personnage de Lena. A la fin des Eclaireurs, je boucle à peu près toutes les histoires, je noue tous les fils, sauf Lena. Elle reste clairement une énigme. Mais je n’ai pas envie de l’écrire maintenant. On m’a demandé à la sortie des Eclaireurs, à quand la suite. Et j’ai dit qu’elle arriverait quand on cessera de me la réclamer. Je ne veux jamais être là où on m’attend.


Je vous le demande parce que justement Les falsificateurs ont un côté série américaine et qu’on a l’impression de n’être qu’à la première saison, voire au premier épisode…

Il y a un projet, des gens ont acheté les droits pour en faire une série. Ils n’ont acheté que l’option et doivent trouver le financement. Or dans le monde du cinéma et de la télé, pour dix options achetées, il n’y en a qu’une qui se monte. La probabilité est faible.


Dans Emilie Brunet, il est beaucoup question de philosophie. Claude Brunet a lu Schopenhauer, Pascal. Quelles sont vos lectures philosophiques ?

Très peu. Nietzsche. Parce que le thème du surhomme, du dépassement, de l’épanouissement, c’est ce qui me touche le plus. Et aussi Schopenhauer, comme je le disais tout à l’heure. Sur la finitude de l’homme. On aimerait, on se voit très grand et quand ça arrive sur la page, finalement c’est tout petit…


Avez-vous l’impression d’être à part dans la littérature française ? On vous verrait bien en anglais, non ?

Honnêtement et sans modestie, ou fausse modestie, oui, je me sens très singulier dans la littérature française. Que je ne lis pas d’ailleurs. Je sais ce qui se fait, j’écoute Le masque et la plume, je lis les journaux. Mais je ne lis presque pas de littérature française. Ça ne m’intéresse pas. Les sujets me paraissent… minuscules. Quand Jonathan Littell sort Les Bienveillantes, ça n’est pas minuscule.


Rien dans cette rentrée alors ?

Si si, le Houellebecq est très bon. Il sort du lot. Il est tout sauf minuscule. Il est ample, il est vaste, c’est un grand styliste. Cohérent. Il progresse, il s’améliore, il cherche. Il va quelque part. C’est clairement quelqu’un que j’ai envie de suivre. Je lirai tous ses livres, même s’il y en a des plus ou moins bons.


Vous parlez de « sujets ». Croyez-vous à la distinction littérature d’imagination / littérature d’introspection ? Pensez-vous que la France est une terre peu sensible à la première ?

La France a mis le social dans tout. La France ne regarde le monde qu’à travers ce prisme. Une fois qu’on regarde tout à travers le social, tout est sordide, triste, noir. Au mieux, on vire cynique. Au pire, on vire pseudo-anarchiste. Il n’y a plus d’optimisme, il n’y a plus de grandeur, il n’y a plus de souffle. On ne croit plus aux grandes choses. Moi je me fais taxer d’incurable optimiste. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Ce n’est pas par hasard que beaucoup de grands romanciers sont aux Etats-Unis. Là-bas, les gens pensent encore que tout est possible. Ils ont peut-être tort mais ils le pensent.


Vous vous démarquez aussi par votre statut d’écrivain-entrepreneur ?

Oui, mais je le suis de moins en moins. J’ai vendu ma boîte il y a trois ans. Je continue à être investisseur. C’est une dimension de ma vie qui est en train de prendre moins d’importance. Mais oui, bien sûr, je me suis senti, surtout dans le passé, très singulier par rapport à ça. Parce que je n’ai pas besoin de la littérature pour vivre, pour moi c’est presque essentiel. Je ne voulais pas mélanger la sphère économique et la sphère littéraire. Et puis parce que je connais le monde du travail, vraiment. Pas comme les gens qui écrivent des livres sur les suicides à France Telecom.


Et ça a eu une influence sur ce que vous écrivez ?

Oui, quand même. Le CFR, je pense que c’est une bonne description d’une organisation. Et ce n’est pas une entreprise commerciale. Mais je pense qu’il y a des choses que j’ai vues mieux que d’autres grâce à mon expérience. Les comités exécutifs, les rapports de pouvoir dans les réunions, je connais bien.


Vous pensez que le fait de travailler et d’avoir un confort matériel a une influence sur ce qu’on écrit ?

Bien sûr. Si j’étais prof et que je gagnais 2 000 euros par mois, je n’arriverais pas à m’abstraire de ça probablement. Ou de la violence dans les lycées ou de la réforme des retraites. J’aurais le nez dedans. Pour moi, il est évident qu’il faut être en dehors. La façon que j’ai trouvé d’être en dehors, ç’a été de faire autre chose pendant longtemps, d’acquérir une indépendance financière et une indépendance de statut. Et vivre à l’étranger, c’est encore une façon d’être en dehors. C’est très bien comme ça.


Quel sera votre prochain livre ?

Je ne sais pas. Je lis des choses sur la biographie, sur l’autobiographie. Sur le genre littéraire de l’autobiographie. C’est la seule chose que je peux dire.

Gladys Marivat


CHRONIC’ART – octobre 2010


De tous les genres romanesques, aucun ne se rapproche davantage du jeu que le roman policier à énigme, ou whodunit. Et, de tous nos contemporains français, Antoine Bello apparaît comme l’un des écrivains les plus joueurs : dans Les Falsificateurs et Les Éclaireurs, il inventait une entreprise de falsification du réel et invitait à une relecture de l’histoire récente sous l’angle de la mystification. Ajoutons que l’art de lire le réel jusqu’à lever ses faux-semblants est bien le propre des détectives, Hercule Poirot en tête, et la passion qu’Antoine Bello manifeste pour Agatha Christie dans cette Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet trouve une explication rationnelle.

Agatha Christie ? « C’est affreusement mal écrit, n’est-ce pas ? », provoque un des personnages. Non, rétorque son contradicteur, elle écrivait simplement, pour mettre en valeur la « complexité de l’intrigue ». L’imitant, son admirateur a soumis sa plume à une belle cure de sobriété pour laisser apparaître l’écheveau d’une trame à plusieurs niveaux. Cette trame, Agatha Christie aurait pu en tisser le premier canevas si elle avait vécu jusqu’à 120 ans : jeune héritière mal mariée, Émilie Brunet disparaît avec son amant. Son mari, le volage Claude Brunet, fait figure de parfait suspect - ce dont il ne disconvient pas, puisqu’il se revendique tacitement comme l’auteur du crime parfait. Antoine Bello déplace donc l’enjeu traditionnel du roman à énigme, qui passe de l’identification du coupable à celle du modus operandi. Ces inflexions imprimées aux codes du genre ne sont pas nouvelles mais, ici, elles annoncent d’autres transformations, plus radicales, qui donnent à ce roman l’allure d’un joli monstre policier, littéraire, et médical.

En effet, l’assassin, Claude Brunet, ajoute à sa nature de coureur la profonde compréhension de l’esprit humain que lui confère sa profession de neurologue. Maître des mécanismes cognitifs et mémoriels, il met un certain Achille Dunot au défi de le démasquer. Or ce Dunot, ancien policier, souffre d’amnésie antérograde : depuis l’accident qui a déclenché sa maladie, son cerveau ne retient plus rien. Du coup, il note tout au soir, et se relit au matin - ce livre se présente justement comme son cahier. Heureusement, Achille oublieux dispose de deux alliés : Hercule Poirot, dont il connaît par coeur les techniques d’investigation, et Agatha Christie, dont il a recensé les techniques de narration. Dès lors, les dialogues entre suspect et enquêteur mêlent interrogatoire policier et débats critiques sur la reine du polar. Vous y apprendrez que les domestiques ne sont jamais coupables, que les déductions poirotiennes relèvent parfois de la pure divination, et qu’Agatha Christie était une orfèvre du « détectande » - ces éléments par lesquels l’auteur donne, à un lecteur qui n’y voit que du feu, la solution de l’intrigue avant même qu’elle ne soit lancée. Antoine Bello procède plus vicieusement encore : c’est dans les détectandes, non dans les derniers chapitres, qu’il faudra trouver la clé de l’énigme. Ce qui lui permet de cacher, sous son invitation à relire Agatha Christie, une incitation à le (re)lire.

Alexis Brocas

LE MAGAZINE LITTERAIRE – janvier 2011

Le Livre

Émilie Brunet, 34 ans, est la seule héritière d'une riche famille propriétaire d'une chaîne de magasins. Elle est mariée à Claude Brunet, 48 ans, un brillant et arrogant cogniticien (un génie dans son domaine qui jouit d'une aura exceptionnelle), mais aussi un personnage détestable qui ne veut pas encombrer sa mémoire par des détails inutiles tels que la date de son mariage ou les prénoms de ses maîtresses étudiantes, pour ces dernières, il préfère leur attribuer des numéros. Sa jeune femme n'a pas donné signe de vie depuis trois jours quand il daigne prévenir la police. On l'accuse, surtout du fait de sa personnalité antipathique; mais, s'il existe un mobile (il allait devoir divorcer à cause de ses frasques et, du coup, perdre le bénéfice d'une grosse fortune), les policiers n'arrivent pas à coincer cet homme particulièrement intelligent et érudit. Alors, on fait appel à un inspecteur à la retraite, fin limier, qui a résolu 100 % des affaires de meurtre qu'il a eu à diriger: Achille Dunot. Signe particulier: depuis un accident récent, il est devenu amnésique antérograde, c'est-à-dire qu'il ne se souvient pas de ce qu'il a vécu la veille. Pour mener ses investigations et confondre Claude Brunet, Dunot tient un cahier au jour le jour, et c'est ce journal des retranscriptions de son enquête que nous lisons.

L'auteur

Antoine Bello est l'auteur de plusieurs romans dont Les Funambules (prix littéraire de la Vocation Marcel Bleustein-Blanchet), et Les Éclaireurs (Prix France Culture-Télérama.

L'avis du Figaro

On n'avait jamais vu cela: un roman qui débute par des ratures, des phrases entières supprimées par le narrateur, soit les dix premières lignes. Évidemment, le lecteur, curieux, attisé, ne peut s'empêcher de tenter de lire ce qui a été biffé. Tout le long du livre, on retrouve ce drôle de procédé. Et l'on tombe chaque fois dans le piège tendu par l'auteur. L'écrivain s'est visiblement amusé à écrire cette Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet. Et, comme c'est écrit avec talent et plein d'esprit, on ne cesse de s'amuser aussi: les 280 pages sont avalées d'un trait, avec gourmandise. Est-ce un polar, cette histoire de disparition? La biographie d'un inspecteur amnésique? Un essai sur le roman policier? Le décryptage de l'œuvre d'Agatha Christie? Tout cela à la fois, bien sûr.

 

Mohammed Aissaoui

LE FIGARO – mai 2012    

Le cluedo de Bello  

Antoine Bello rend hommage à Agatha Christie

Réflexion sur la mémoire et sur le genre : ce roman policier est un bel hommage à Agatha Christie et à son héros Hercule Poirot.

Sans doute Antoine Bello aimait-il, enfant, passer son temps devant des jeux de société. Après avoir décrit le milieu des champions de puzzle dans Eloge de la pièce manquante, il nous propose avec son nouveau roman une sorte de grand Cluedo littéraire. 

Héritière d'une chaîne de supermarchés, Emilie Brunet - née Froy - s'est volatilisée il y a trois jours, ainsi que son amant. C'est l'époux de la jeune femme, le neurologue Claude Brunet, qui a signalé la disparition. Immédiatement, les soupçons de la police se portent sur le mari, au risque de frôler la bavure lors de son interrogatoire... Ne faudrait-il pas, néanmoins, étudier les alibis de Mlle Landor, la gouvernante de la propriété des Froy, de la jeune étudiante Eugénie Laplace ou de Marie Arnheim, une amie d'Emilie ? A priori, rien de bien original dans cette enquête, avec ces personnages « chromos » dignes du colonel Moutarde. 

Mais il ne s'agit là que de la trame superficielle d'Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet. Car Antoine Bello a imaginé que le policier chargé de cette affaire, Henri, demande de l'aide au détective Achille Dunot, grand exégète des romans d'Agatha Christie, atteint... d'amnésie antérograde (syndrome déjà évoqué dans le film Memento). Se réveillant "chaque matin en ayant oublié tous les souvenirs de la veille", ce fin limier décide de tout consigner sur un carnet rouge, allégorie à peine voilée du roman que l'on est en train de lire. 

Après un formidable diptyque politico-paranoïaque (Les Falsificateurs et Les Eclaireurs), Bello réussit là non seulement un excellent polar, mais aussi une méditation vertigineuse sur la mémoire et le genre (à la Pierre Bayard). Théorique et ludique, cette Enquête... se lit d'une traite, de la première à la dernière phrase. Satanée dernière phrase...

Baptiste Liger

L’EXPRESS – octobre 2010

 

Que fait la police?

Si je dis en premier que c’est un roman intelligent, tout le monde va fuir. Mais, si je dis que c’est un roman policier intelligent, alors reconnaissons que ça commence à devenir le propos. Il fallait le cerveau surdoué d’Antoine Bello (l’auteur culte des Falsificateurs) pour imaginer pareil pièce à cerveau. C’est l’histoire d’un inspecteur de police qui perd la mémoire et doit tout noter de son enquête (la disparition d’une femme et de son amant), et le livre, eh bien ce sont ses notes dans lesquelles, nous les lecteurs, on plonge avec avidité comme dans un grand coffre à Lego. Sans cesse, l’inspecteur démuni relit ses notes sans rien voir, en se demandant ce qu’y verrait Hercule Poirot.  Et c’est à nous finalement d’y déceler la solution, diabolique, de l’énigme. Quand les romans policiers sont réussis, la solution fait perdre pied. Et on est complètement perplexe à la fin d’Enquête sur la disparition d’Emilie BrunetIl n’y a plus qu’à le relire.

Sophie Fontanel

ELLE – octobre 2010

 

Podcast

France Culture - Tewfik Hakem s'entretient avec Antoine Bello.

Cet entretien a fait l'objet d'une première diffusion le 18 octobre 2010.

http://www.franceculture.fr/emission-a-plus-d-un-titre-litterature-antoine-bello-essais-maria-manca-2010-12-27.html

Vidéo

Blogs

Antoine Bello à la recherche d'Emilie Brunet

L'écrivain rend hommage à Agatha Christie dans un roman policier très cérébral.

Si mystère il y a chez Antoine Bello, ce n'est certainement pas sur son talent. Prix France Culture - Télérama l'an passé pour Les éclaireurs, cet écrivain exilé à New York brille depuis plusieurs années déjà par ses intrigues ingénieuses, qui font la part belle aux énigmes et autres casse-tête. Son quatrième roman, Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet, n'y fait pas exception, et nous ouvre les portes d'un univers british digne d'Agatha Christie, où l'hommage le dispute à la parodie. 

Son détective porte ainsi le nom d'Achille Dunot et passe pour « le meilleur enquêteur de la région ». Or voilà que son ami, le commissaire Henri Gisquet, vient lui confier une affaire de disparition a priori banale : une femme, Emilie Brunet, s'est évanouie en forêt lors d'une promenade avec son amant. Les premiers soupçons se portent rapidement sur le mari de la victime, le célèbre docteur Claude Brunet, brillant neurologue obsédé par la possibilité du crime parfait. Sauf que, arrêté et passé à tabac, celui-ci prétend ne pas se souvenir du jour fatidique - une amnésie bien commode, qui renvoie Dunot à ses propres faiblesses. Depuis un récent accident, ce dernier est en effet atteint d'une affection rare de la mémoire, qui l'empêche de se souvenir des événements de la veille. Pour mener son enquête, il lui faut donc chaque soir faire le minutieux résumé de ses découvertes dans son carnet, avant de redécouvrir l'ensemble de l'affaire au petit matin. Mais bien vite, l'enquêteur est pris de doute : doit-il avoir confiance en ses notes ? Pourquoi a-t-il délibérément rayé certains passages ? Et que ferait Hercule Poirot à sa place ? 

Depuis son premier roman, Eloge de la pièce manquante, on sait Antoine Bello sensible au thème du puzzle. D'indice en révélation, son détective traque un à un les éléments du crime, afin d'en reconstituer l'image complète. Mais l'entreprise va se révéler plus ardue que prévu pour Dunot, confronté à un redoutable adversaire, et trahi par ses « petites cellules grises »... Constellé de références et de réflexions pertinentes, ce savoureux polar à la sauce borgésienne dépasse le simple exercice de style. Tirant parti à merveille de sa construction diabolique, il parvient à maintenir sa tension jusqu'à un final détonant, que le lecteur, lui, n'est pas près d'oublier...  

Julien Bisson

L’EXPRESS – octobre 2010

La Mécanique funeste de Bello

A la suite d’un choc traumatique, Achille Dunot a des pertes de mémoire. Tous les jours. Dans l’incapacité de se souvenir (de lui, des ses rencontres et de son enquête) il consigne dans son journal les évènements de la veille.  Ce carnet, et sa passion pour Agatha Christie, vont l’aider à retrouver Emilie Brunet, mystérieusement disparue.

Sur cette trame qui évoque le Memento de Nolan (le narrateur post-it et le gimmick structurel), Antoine Bello compose avec Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet un romanquête virtuose.  Le concept de l’über-flic amnésique est évidemment un prétexte littéraire, quasi oulipien, permettant à Bello de déconstruire son récit, de questionner la mécanique du polar et, surtout, de remettre en cause le pacte de lecture.

On vous voit venir: si, entre l’hommage pastiche et l’érudition polardeuse, on pouvait craindre l’objet théorique gonflant, la force de Bello réside dans une verve feuilletonesque inouïe chez un auteur français et dans la puissance de ses personnages.Car ici, l’élément (humain) va toujours contre la mécanique (du récit).  Et empêche l’auteur de s’écrouler sous le poids de sa propre maîtrise. Le livre fini, on repense à la formule de Borges qui voyait en Quevedo « plus qu’un écrivain, toute une littérature ».  C’est le cas de ce falsificateur, définitivement très imposant.

Gaël Golhen

TECHNIKART – octobre 2010

PRESENTATION          CRITIQUES          TRADUCTIONS