Antoine Bello

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Les éclaireurs - Critiques

PORTRAIT | Rencontre avec Antoine Bello, auteur des Eclaireurs et lauréat du prix France Culture-Télérama. Homme d'action, il a emprunté à l'Amérique son optimisme et à l'Europe son humanisme.

Chemise vichy, costume sombre, poignée de main franche, verbe décidé : Antoine Bello a des allures de ministre bien sous tous rapports, avec un cerveau multiprise capable de se brancher sur dix sujets à la fois. L'homme pressé vient de déplier son mètre 95 hors de l'avion, mais il le repliera dès le lendemain pour re­gagner New York, où il vit en famille depuis sept ans. Quitte à recommencer l'opération cinq jours plus tard, pour recevoir le prix France Culture - Télérama au Salon du livre, à Paris. « J'ai du mal à quitter longtemps ma femme et mes quatre enfants », confesse-t-il pour expliquer ces sauts de puce par-dessus l'Atlantique.

A 39 ans, Antoine Bello est un chef d'entreprise comblé. Sa florissante société, Ubiqus (du nom de celle qu'il avait imaginée dans son premier roman, en 1998, Eloge de la pièce manquante, formidable polar métaphysique sur le puzzle de vitesse), affichait en 2007 un chiffre d'affaires de 44 millions d'euros. Répartie entre la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, elle « propose aux organisateurs de rencontres professionnelles des services variés qui facilitent les échanges et l'organisation ». Sa particularité la plus sympathique se niche dans le pre­mier commandement de sa charte, rédigée par Antoine Bello quand le nombre de ses salariés est passé de deux à quatre cents : « We want to have fun » (traduction approximative : «On est là pour s'amuser»).

Un grand enfant, Antoine Bello ? Assurément, mais avec le plus grand sérieux. Sinon, comment expliquer qu'il ait pris le temps, entre deux réunions de travail, d'inventer un mystérieux Consortium de falsifi­cation du réel (CFR) et de le faire vivre plus vrai que nature dans deux romans inventifs et déstabilisants, Les Falsificateurs, en 2007, et Les Eclaireurs, aujourd'hui ?

Héros de ces deux tomes, que l'on peut lire indépendamment l'un de l'autre, Sliv l'Islandais travaille par hasard pour le CFR, une multinationale aux desseins énigmatiques, occupée à modifier l'histoire des hommes en créant de fausses sources ou en truquant des informations exis­tantes. « Touché par la grâce », mais « maudissant sa bêtise », Sliv est un idéaliste à la fois électrique et flottant, cherchant dans l'action souterraine la clef de ses inquiétudes existentielles. D'un livre à l'autre, le personnage a cheminé de l'ombre vers la lumière, comme en témoigne l'évolution des deux titres. « Dans le premier tome, Sliv est en quête, il se demande pourquoi il exécute cette mission, il vit dans la crainte constante d'être ma­nipulé. Il est dans une forme de paranoïa, d'angoisse profonde, explique Antoine Bello. Dans le second tome, il cherche à sortir du tunnel, après avoir trouvé les réponses à ses questions. Il se révèle à lui-même, il a enfin pu faire fructifier ses dons, comme dans la parabole des Talents. »

Ce texte de l'Evangile selon saint Matthieu porte à lui seul la question qui hante la vie d'Antoine Bello : que faire de ce qui vous a été donné à la naissance ? Avant de partir en voyage, un homme confie de l'or à chacun de ses trois serviteurs. A son retour, deux d'entre eux ont fait fructifier l'argent et lui donnent leurs bénéfices, mais le troisième a enterré son butin, et n'a donc rien gagné. De sa famille, Antoine Bello estime avoir tout reçu. Il a conscience de sa chance de descendre d'une lignée unie, énergique, ouverte sur le monde.

Un jour, c'est sûr, il écrira un livre sur l'exigence de l'accomplissement de soi : « Je ne suis pas croyant, mais la parabole des Talents me touche parce que j'ai souvent l'impression d'être dans un projet d'accomplissement mystique. J'ai une force vitale dans les tripes, qui me pousse à agir encore et toujours. Comme mon personnage Sliv, je me demande comment utiliser mes capacités au maximum, et pourquoi je ressens cet élan. Comme Sliv, je suis persuadé qu'il n'y a pas de limites, que les succès que l'on remporte sont des demi-succès, que l'on peut toujours faire mieux. On n'explique pas assez à tous les corps de la société, et notamment aux enfants, qu'il faut agir, essayer, entreprendre, au premier sens du terme. »

A l'Amérique son optimisme et son vibrato régénérant, à l'Europe son humanisme et son sens de la mé­moire : Antoine Bello semble avoir puisé dans les deux continents ce qu'ils ont de meilleur à offrir. Dans ses livres volontairement écrits comme des « page turners », pleins de suspense et d'échanges trépidants, il est à la recherche d'une synthèse fondée sur l'énergie généreuse, loin de tout cynisme et de toute soumission. « En toute modestie, je cherche à écrire Les Hommes de bonne volonté du XXIe siècle. Comment traduire ses bonnes intentions, dans cet âge mondialisé ? Voilà un thème qui m'est cher. J'exècre le cynisme. Aujourd'hui, particulièrement en France, on a l'im­pression qu'il faut presque s'excuser de croire encore que l'homme a un avenir. »

Antoine Bello affiche le droit de rêver d'un monde meilleur, fondé sur l'échange, avec la raison comme seule médiation possible. Pour lui, le paradis régi par ces principes idéaux s'appelle... Wikipédia. « On va encore dire que c'est mon côté naïf et plein de bons sentiments, mais je trouve ce projet vivant magnifique. Ce qui me bouleverse, c'est que c'est un lieu où les gens se parlent, où s'amorce un début de récon­ciliation. Chaque article est le fruit de dizaines de milliers de contributions, de corrections, d'allées et venues entre des opinions diverses. L'extrême en est banni, puisque si quelqu'un dérape il est immédiatement modéré. Para­doxalement, cela ne mène pas au consensus, ni au politiquement correct... mais au triomphe de la raison. »

Ses livres puisent toutes leurs sources sur ce site Internet, jusqu'aux noms des personnages. Toutes leurs sources... ou presque. Le cinéma reste une zone d'influence dans laquelle il aime se laisser happer. Si Antoine Bello a des airs de Sam Waterston, qui fut l'acteur fétiche de Woody Allen, il évoque aussi James Stewart, par son aisance dégingandée. Sueurs froides, d'Alfred Hitchcock, est son film préféré. « La scène où Kim Novak sort de la salle de bains, dans un halo de lumière verte ! Il y a vraiment quelque chose de mystique dans cette façon de nous faire partager le ravissement de James Stewart ! J'avoue que j'y ai pensé en écrivant Les Eclaireurs. Quand Lena sort de l'ascenseur, à la fin du livre, et que Sliv se rend compte qu'il ne sait rien sur elle, qu'il a peut-être tout imaginé... Si je fais un troisième tome, il sera sur l'énigme de cette femme. Existe-t-elle vraiment ? Ou n'est-elle qu'un fantasme ? J'ai une petite idée là-dessus... »

Marine Landrot

TELERAMA – mars 2009

La désinformation comme arme de paix

Antoine Bello poursuit avec le même brio les activités du CFR, société secrète qui s'évertue à instaurer le progrès à coups de mystifications déconcertantes

«Les Éclaireurs est la suite des Falsificateurs, publié en 2007, mais peut se lire indépendamment », est-il inscrit en quatrième de couverture. Nous retrouvons donc Sliv l'Islandais, trentenaire idéaliste et ambitieux, dopé par son adresse à tromper son monde mais souhaitant ardemment le faire pour une bonne cause, qui poursuit ses activités au CFR (Consortium de falsification du réel).

Il avait rejoint ce groupement aux ramifications internationales archi-secrètes en croyant intégrer un cabinet environnemental, qui n'était qu'une couverture. Il avait ensuite, tirant tout le profit d'Internet, abusé la terre entière en truquant rétrospectivement la découverte de l'Amérique, ou en inventant un peuple africain. Sliv empoisonnait le passé, altérait le présent et forgeait le futur, par la grâce équivoque de scénarios vétilleux et foisonnants, qui modifiaient la perception des hommes. Il leur greffait des souvenirs ou des projets.

L'adverbe «indépendamment» de la quatrième de couverture renvoie - l'auteur est le prince des indices et ne laisse rien au hasard - au premier tiers de l'ouvrage, durant lequel Sliv parvient à garantir l'indépendance du Timor-Oriental, en présentant cette terre comme un pays de cocagne à une délégation de l'ONU soupçonneuse mais n'y voyant que du feu. Sliv fabule au sujet d'exportations inexistantes, échafaude une agriculture irriguée rocambolesque, controuve une industrie du marbre funéraire insensée. Et le lecteur, pendant qu'il avise avec délectation comment le mystificateur de génie se paie la tête d'un Turc moustachu envoyé spécial de l'ONU, le lecteur, donc, apprécie que l'auteur fasse de même avec lui !

Dans un deuxième tiers, après l'avoir étourdi avec ce Timor qui lui dit vaguement quelque chose, Antoine Bello mène son lecteur par le bout du nez à propos d'un enchaînement d'événements parfaitement gravés dans les mémoires : le 11 septembre 2001 et la guerre en Irak qui suit au printemps 2003, tandis que gronde l'islam, radical ou non.

Le vertige d'une lecture haletante jamais freinée par la moindre longueur ne procède pas seulement de la façon de reconsidérer au pas de course l'histoire récente en butant sur Villepin ou Powell, mais d'un art désormais si peu français de raconter, sans façon et puissamment, des histoires inscrites dans notre temps, au lieu de tourner autour d'un ou deux nombrils germanopratins. Fini le renfermé, bonjour la trombe !

D'autant que le troisième tiers porte la marque d'une quête frémissante. Par-delà un culte de l'énergie et de la compétition furieusement nord-américain, Sliv est aimanté par ce «plus hault sens» (altior sensus) d'un livre ou d'une vie, qu'encourage à découvrir Rabelais dans son fameux prologue de Gargantua.

C'est toute la surprenante richesse d'Antoine Bello de donner à croire qu'il se livre à une fuite en avant véloce, techniquement parfaite, « à l'américaine », que nous goûtons comme il se doit, dans le sillage de Philip K. Dick, avant de nous laisser découvrir que son « millepage » est écrit sous le signe de Borges (clin d'oeil appuyé avec un personnage clé du CFR nommé Pierre Ménard), ou de Gide (Les Falsificateurs renvoyait aux Faux-Monnayeurs).

Surtout, la gratuité ludique et cynique fait place à une interrogation où chaque homme retrouve son prix, lorsque Sliv et ses comparses s'accrochent à une idée fixe : « Empêcher les événements du 11 septembre de prendre des allures de joute initiale dans un futur Armageddon des civilisations. »

Le jeune homme, qui a beaucoup mûri, tente à la fois de prévenir une guerre, de s'élever jusqu'au sommet du CFR et d'en découvrir la mission cachée. Il apprend que l'origine en remonte aux révolutions américaine et française, quand un richissime intermédiaire, pur spéculatif pour autant, avait fondé une société sibylline reposant sur une trifonctionnalité moderne par excellence : « L'idéaliste, le joueur et le gardien du temple. »

Dans notre monde épuisé, le roman frénétique, initiatique et politique au meilleur sens du terme d'Antoine Bello, propose d'en revenir à cette flamme, qui ne devrait pas uniquement briller à l'entrée du port de New York, ainsi résumée par Michelet à propos de L'Encyclopédie : «La conspiration victorieuse de l'esprit humain.»

Les Éclaireurs n'est autre qu'une invitation à la refondation audacieuse mais généreuse de ce qui va s'écroulant. Son auteur préfère l'humour fulgurant aux instructions filandreuses, mais nous sentons chez lui, par petites touches, déjà la nostalgie de ce qui viendrait à disparaître : une clarté sur un banc de Battery Park dans le sud de Manhattan (de la lumière en Amérique), des coudoiements interconfessionnels et interculturels menacés par les grands tiraillements finaux, la sincérité, le plaisir de la conversation avant les grognements définitifs, fussent-ils électroniques.

L'inventaire ne précède pas toujours la liquidation totale mais, sait-on jamais, un nouveau départ. La nostalgie du nomade surpasse les certitudes d'individus engoncés dans des opinions qui ne sont souvent que traditions jamais revisitées. Contre les manants pris au piège de leurs préventions et de leurs territoires, Antoine Bello compose un hymne à la bougeotte fructueuse, seule capable à ses yeux d'assurer «le triomphe de la raison sur l'idéologie».

Entre métissage et respect des cultures, entre utopie et rapport de force, les aventures vibrantes, énigmatiques et impétueuses de Sliv, toujours entre deux avions mais avec pour seul rêve en tête de parfaire le sort des hommes, s'imposent comme la meilleure introduction à une sorte d'« Anno Obamae ». Cet an I du nouveau président des États-Unis d'Amérique instaure un regard différent de la planète sur Washington et vice versa, comme si une mission du CFR, depuis le 4 novembre dernier, avait forgé de toutes pièces un épisode inattendu et salutaire : un leurre utile, comme tout droit sorti de l'oeuvre divinement illusoire d'Antoine Bello.

Antoine Perraux

LA CROIX – février 2009

Antoine Bello, au-dessus de tout soupçon

Après Les falsificateurs, Antoine Bello persiste avec Les éclaireurs, roman dans lequel il suggère que la réalité est diaboliquement manipulée par les gouvernements et les multinationales. Magistral!

C'est une maison bleue pimpante assaillie par une méchante pluie d'hiver; un home sweet home de Larchmont, proche banlieue de New York, où une petite fille vous ouvre la porte, visiblement ravie de vous sauver des frimas. «Papa ! » Le Pater familias, Antoine Bello, arbore à 39 ans des allures de grand ado détendu et poliment enthousiaste en initiant un tour du propriétaire. On l'écoute vanter la proximité de la gare par laquelle son épouse rejoint chaque matin son emploi dans une banque française à Manhattan; avant de le suivre dans ses pérégrinations domestiques, aux trois étages d'une maison simple, impeccable et dépouillée, peuplée des quatre enfants les mieux élevés de l'hémisphère. 

Aussi serein et joyeux soit-il, le logis, d'une sobriété déroutante, évoquerait l'appartement témoin de la middle class occidentale. Illusion. Antoine Bello, le prodige de l'écurie Gallimard, l'écrivain démiurge ciseleur d'univers (Eloge de la pièce manquante et son best-seller Les falsificateurs), pourrait vivre de sa féconde imagination, s'il n'était déjà, par ailleurs, multimillionnaire depuis la vente, en 2007, de la PME multinationale de service qu'il avait montée à l'âge de 20 ans, avant même de sortir d'HEC. 

«Je ne suis pas... matérialiste», confie-t-il en souriant dans son bureau-chambre d'amis niché sous les combles. C'est ici, à côté d'un lit double orné de grandes fleurs grises, sur une étroite écritoire genre Ikea supportant deux ordinateurs, que sont nés Les éclaireurs, le second volume des Falsificateurs. La chambrette innocente et ordonnée a vu Sliv, candide jeune cadre islandais du mystérieux Consortium de Falsification du Réel reprendre son périple initiatique, une carrière de faussaire professionnel de l'Histoire et des destinées humaines, qui le conduit cette fois du Timor-Oriental en quête d'indépendance jusqu'aux tréfonds de la psyché américaine et des funestes manips de George Bush au lendemain du 11 Septembre. 

De ce bureau-vigie, Bello vaque entre ses mondes. Six heures par jour entre 2007 et 2008, il s'est documenté et a travaillé, jusqu'à l'obsession, l'intrigue haletante des Eclaireurs, pour aboutir à un thriller magistral, prétexte à une réflexion sur le pouvoir de la fiction, le sens de la vie et la morale dans l'Histoire. 

Mais d'un clic de souris sur sa table, voici que l'auteur devient investisseur, survolant de temps à autre sur ses tableaux Excel la pépinière de start-up qu'il finance depuis deux ans. Il a d'autres hobbies. Après la publication des Falsificateurs, ce « monstre de compétitivité » (sic) cherchait sur l'Internet « quel était, selon l'opinion générale, le meilleur livre jamais écrit. Je me suis rendu compte qu'il n'existait aucun site de classement en ligne. » Dont acte : le bûcheur a écrit en six mois les milliers de lignes de code nécessaires à la création de Rankopedia. Un forum dont les 13 700 membres votent pour établir les classements les plus loufoques, de l'album de rock le plus surestimé au monde, au meilleur club de foot ukrainien. Et en parlent. 

On laisserait Bello l'inventeur raconter à loisir ce nouveau monde né du néant, une démocratie virtuelle et internationale dont il délègue maintenant la gestion à ses membres les plus passionnés, s'il ne fallait rattraper Bello l'écrivain par la manche. Le lien entre tout cela? 

Au commencement était l'écriture, et l'hommage à son grand-oncle Marcel Aymé. « A six ans, j'avais écrit mon premier petit livre, Les aventures de petit Pierre, toujours caché dans le coffre aux trésors de ma mère, précise-t-il. Et je lisais comme une brute, une moyenne d'un livre par jour jusqu'à l'âge de 20 ans. » Un détail : papa, retraité depuis peu, était déjà patron de la firme De Dietrich. L'exemple pesant d'un père surdoué, bachelier à 15 ans, entré à Polytechnique à 17 ans avant ses études à Harvard, a pu pousser Antoine le littéraire à intégrer HEC. Fût-ce avec un vingt sur vingt en math. Avant de se mordre les doigts à l'idée de devenir auditeur et de se fondre à jamais dans le moule. 

Ainsi est née sa première boîte, fondée en 1990, à 20 ans, avec son ancien cothurne d'HEC, spécialisée dans le compte-rendu d'entreprise. «Il fallait savoir écrire et comprendre un peu ce qui se racontait, se souvient-il. Je passais d'un conseil d'administration d'AXA à la présentation des résultats d'un grand de l'automobile. Je découvrais qu'il n'y avait pas un monde, mais des mondes de l'entreprise et du travail. » Trois ans plus tard, en 1993, à son retour de coopération à Tokyo, l'entreprise gagnait ses premiers millions, et Antoine Bello, le prix du jeune écrivain pour une de ses nouvelles. « J'en avais envoyé une deuxième, sous le nom de mon frère. A mon grand embarras, elle a obtenu le troisième prix. » 

La maison Gallimard, qui lui avait prodigué des encouragements en refusant son premier roman, jamais publié, intitulé Amérique et jugé trop « vianesque », publiait bientôt son premier recueil, Les funambules, avant de se voir récompensée de son flair par le succès sidérant d'Eloge de la pièce manquante, un thriller campé dans l'univers impitoyable, et totalement fictif, des circuits de compétition de puzzle de vitesse. 

Né à Boston, en 1970, rentré en France à l'âge de deux mois, et malgré son semestre passé à Berkeley et ses cinq voyages dans le Grand Canyon, l'écrivain businessman n'a décidé de revenir aux Etats-Unis, en 2002, que pour redresser une filiale new-yorkaise en perdition. « J'ai bossé comme un fou et eu un enfant tous les deux ans jusqu'en 2005, confie-t-il. Sans trouver le moyen d'écrire plus qu'une nouvelle pendant cette période. » Avant de reprendre deux cents pages d'un manuscrit qu'il avait remisé depuis 2000, faute d'en trouver le ton. 

Trois ans d'expatriation faisaient enfin éclore Sliv, son alter ego et personnage principal, ambitieux et idéaliste agent de l'incompréhensible CFR, partagé entre son désir de promotion et ses questions irrésolues sur le sens de sa mission. Sliv-Bello touche enfin au but dans Les éclaireurs, et le CFR de toutes les intox trouve un concurrent de taille, un pendant sournois dans le gouvernement Bush de l'après-11 Septembre, affairé à manipuler l'opinion, à semer de faux indices sa route «victorieuse» vers le cul-de-sac irakien. 

L'auteur, loin de sombrer dans les théories du complot, offre l'une des analyses les plus matures et les mieux informées de la dérive américaine. A l'entendre, dans son bureau-chambre d'amis, débattre d'une Constitution reine issue des Lumières, dévoyée en «objet de culte immuable», déplorer «la passivité et la dévotion naïve des Américains devant leurs institutions» avant de poursuivre l'éloge de la Raison et du discours inaugural d'Obama, on devine déjà la genèse d'une prochaine et talentueuse fable morale. Mais la nuit tombe sur Larchmont. Le bain de Madeleine, la petite dernière, se remplit déjà à l'étage. Un autre monde s'ouvre. Un monde d'Antoine Bello.

 

Coste Philippe

L’EXPRESS – mars 2009

Plume alerte, construction rythmée, intrigue ingénieuse: avec Les Éclaireurs, Antoine Bello tient les promesses des Falsificateurs, passionnant premier volet des aventures de Sliv Dartunghuver, sympathique Islandais qui a intégré une organisation internationale secrète, le CFR, ou Consortium de falsification du réel. Une entreprise aussi géniale qu’atypique, spécialisée dans la fabrication de mythes qu’elle fait passer pour authentiques, voire historiques. Qu’il s’agisse de faire croire que l’Amérique a été découverte par les Vikings, ou qu’une chienne - la célèbre Laïka - a été envoyée dans l’espace par les Soviétiques alors qu’il n’en est rien, les centaines d’agents du CFR procèdent suivant deux étapes. D’abord, l’établissement d’un scénario qui doit s’inscrire dans le cadre d’un mystérieux Plan dont nul n’a connaissance, à part les membres du Comex, situé tout en haut de la hiérarchie. Ensuite, la falsification des sources : modifier les archives des journaux, brûler le registre d’un cimetière afin que nul ne puisse contester une date d’enterrement, etc.

« Sliv me ressemble, remarque Antoine Bello. Il est en quête, comme je le suis depuis toujours. Le succès individuel ne lui suffit pas : il a besoin de sentir qu’il fait partie d’une génération - d’où l’importance de ses amis pour lui - et d’une organisation qui tend vers un but. Je me suis moi aussi beaucoup interrogé sur le sens de la vie et celui de mon engagement professionnel, avant d’avoir le sentiment d’avoir trouvé ma place dans le monde... » Les Falsificateurs étaient le roman de l’initiation de Sliv, Candide surdoué gravissant l’échelle des responsabilités et manquant de se faire broyer entre deux rouages pour finalement se retrouver tout près du sommet. Les Éclaireurs sont le roman de son émancipation. Tout en conservant l’humour et l’inventivité dont il avait fait montre précédemment, nous éblouissant à coups de scénarios proprement bluffants, il va ici découvrir la raison d’être du CFR, expert ès manipulations dont les motivations tenues secrètes ne laissaient pas d’inquiéter.

Comme dans Les Falsificateurs, les personnages évoluent dans un espace global : l’intrigue nous promène du Soudan au Timor et aux États-Unis tout en faisant se croiser des êtres d’origines grecque, indonésienne, péruvienne, danoise... « Pour Sliv comme pour moi, la notion de frontière n’a guère de pertinence, précise Antoine Bello. Je vis entre la France et l’Amérique, j’ai habité au Japon, en Suède... Les nationalités sont importantes parce qu’elles donnent des clés en termes géopolitiques et expliquent pourquoi le monde est organisé comme il l’est. Mais la raison reste pour moi le référent ultime. Si les gens en sont doués, le dialogue est possible quelles que soient les cultures en présence. » D’un volet à l’autre demeure également un souci d’efficacité narrative : on dévore d’une traite les cinq cents pages de chaque volume. « La lecture est un plaisir, et les romans qu’on lit vite sont des romans qu’on a aimés, qu’on a envie de relire, et qui racontent des histoires. Je ne comprends pas comment on en est arrivé à se dire, en France, qu’il ne fallait plus raconter d’histoires. »

De ce point de vue, Les Falsificateurs et Les Éclaireurs constituent une formidable défense et illustration de l’activité romanesque comme art du récit - car qu’est-ce qu’écrire, après tout, sinon donner aux fictions les plus folles l’apparence d’une réalité incontestable ? Allant plus loin encore dans la métaphore, les ouvrages d’Antoine Bello font de l’écrivain non seulement un conteur, mais un démiurge : dans Les Éclaireurs, Sliv va jusqu’à créer, grâce à son verbe et à sa verve, un monde en sept jours, comme dans la Genèse. Il lui suffit de formuler les choses pour qu’elles adviennent - ainsi de la rivière dont il a besoin pour parfaire une argumentation fondée sur sa seule parole, devenue performative, et convaincre des envoyés de l’ONU d’admettre un pays, le Timor, en son sein.

L’auteur des Funambules avoue être toujours pris « entre l’envie de décrire ce que je vois et l’envie que ce que j’ai devant moi corresponde à ce que j’ai en tête ». Rien ne le fascine davantage que la puissance de la fabulation, qui prend un sens particulier dans le contexte contemporain, ainsi que le dévoilent Les Éclaireurs, centrés sur le 11 Septembre. Si les scénarios des Falsificateurs étaient de brillants exercices intellectuels qui n’entraient pas toujours en résonance avec notre époque, ils servent ici une lecture géopolitique : « Je ne voulais pas me contenter de décrire les avions fonçant dans les tours, je voulais m’attacher à ce qui avait précédé - la montée d’al-Qaida - ou à ce qui a suivi - l’engrenage qui a abouti à la guerre en Irak, ou les dommages collatéraux avec le Timor-Oriental et le frein à l’admission de petits pays à l’ONU. »

En se documentant sur ces thèmes, l’auteur d’Éloge de la pièce manquante a ouvert une nouvelle piste. Thriller sur le monde comme entreprise paranoïaque, métaphore de la littérature et du pouvoir de l’imagination sur le réel, Les Éclaireurs sont aussi une exploration de la démocratie américaine, dont ils exposent les mécanismes, les valeurs, les failles. Écho romanesque de l’analyse de Christian Salmon dans Storytelling (qu’Antoine Bello n’a lu qu’après avoir écrit ses romans), Les Éclaireurs montrent que la mise en fiction, moralement et politiquement neutre, peut être instrumentalisée par tous, à des fins multiples, dans de louables ou de mauvaises intentions. Ainsi de Bush qui déclare à tout propos : «I like this story», comme si un chapelet d’anecdotes bien ficelées était une justification en soi. Et de fait, dans le livre comme dans la réalité, l’orchestration par la CIA du déclenchement de la guerre en Irak ressemble à s’y méprendre à un exécrable scénario du CFR, aux sources plus que défaillantes, alors même que ledit CFR, emmené par Sliv, lutte de toutes ses forces pour faire éclater la vérité, à savoir la désinformation d’un gouvernement. Les Falsificateurs se présentaient comme une réflexion sur l’infinie réinterprétation de l’histoire : au-delà du fait qu’elle est écrite par les vainqueurs, elle n’est pas gravée dans le marbre, mais évolue au diapason d’une société qui change avec le temps. Les Éclaireurs raffinent et déplacent cette conception des choses en l’inscrivant au coeur d’événements contemporains, où le contrôle de l’opinion apparaît comme un enjeu majeur. Le titre du roman prend alors pleinement son (double) sens : semblables aux éclaireurs de l’armée, les hommes du CFR tentent de montrer la voie à suivre - avec pour seule référence les Lumières des Encyclopédistes, artisans de cette vaste entreprise que Jules Michelet qualifia de « conspiration victorieuse de l’esprit humain ». Antoine Bello reprend d’ailleurs l’expression à la fin de son ouvrage, où il rend hommage à... Wikipédia. Un clin d’oeil qui ne fait que renforcer l’idée selon laquelle le complot de la raison est le seul qui intéresse véritablement l’écrivain. À rebours de ce qu’on nomme, précisément, les théories du complot.

Minh Tran Huy

LE MAGAZINE LITTERAIRE – février 2009

Auteur des Falsificateurs, Antoine Bello revient avec Les Eclaireurs. Rencontre avec ce franco-américain.

Ses romans denses et intelligents entre polar et géopolitique doivent autant aux best-sellers américains qu'à Jorge Luis Borges. Auteur des Falsificateurs, Antoine Bello revient aujourd'hui avec Les Eclaireurs, une suite qui peut se lire séparément. On y retrouve le CFR (Consorsium de Falsification du Réel) une organisation secrète internationale qui tente d'influer sur la marche du monde gravement remise en question par le 11 septembre. Ce Français, né à Boston, vit à New York depuis la fin des années 90. Il a parallèlement fondé la société Ubiqus (compte-rendu de réunion), puis le site Rankopedia (qui propose des classements sur tous les sujets possibles) qu'il a tout deux vendus depuis.  Interview.

Vous êtes écrivain et chef d'entreprise, un mélange paradoxal ?

Il n'y a pas d'impossibilité technique, et les deux vies se nourrissent. Je travaille huit ou neuf heures par jour, et lorsque j'ai revendu Ubiqus, la société que j'avais créée, elle avait 300 employés. En travaillant comme des mules on en aurait eu 100 de plus... Et encore, ce n'est pas certain. J'ai donc du temps pour écrire et mon « autre vie » m'aide à trouver quoi raconter. Après, c'est vrai que plus on écrit, mieux on écrit, mais la technique n'est pas tout. Si on ne vit pas, on raconte quoi ?

Dans votre roman, il y a beaucoup de réunions. Est-ce lié à cette expérience ?

On a inventé un nouveau métier, la rédaction de comptes-rendus de réunion. On proposait notamment de rédiger des comptes-rendus en temps réel. Et, au début, j'en ai rédigé des centaines moi-même. C'était passionnant, on découvre à chaque fois un microcosme, un jargon, des figures, des histoires. J'ai toujours été fasciné par la dynamique des réunions. Comment se dégage un consensus... C'est le lieu du pire et du meilleur, une bonne métaphore de la raison et de ce qui l'empêche de triompher.

Dans votre livre, vous êtes très critique vis-à-vis de l'administration Bush et de la guerre en Irak ?

J'ai beaucoup d'admiration pour la démocratie américaine et sa constitution. Mais ce qui est fascinant avec l'Irak justement, c'est que tous les contre-pouvoirs qu'elle a mis en place n'ont pas fonctionné. Le Congrès, la presse, se sont tous rangés à l'avis de Bush alors que chacun des six arguments sur les armes de destruction massives développés par Colin Powell devant l'assemblée générale de l'ONU avaient été invalidés par une des agences officielles de renseignement américaines. J'avais envie de comprendre comment cela était possible.

Le CFR (Consortium de Falsification du Réel) auquel appartiennent vos héros n'est-il pas une métaphore de l'ONU et des instances internationales ?

La grosse différence, c'est qu'il s'agit d'une société secrète qui fonctionne par cooptation. Mais comme l'ONU elle est composée de gens qui ont des convictions différentes mais qui doivent faire appel à leur raison pour s'entendre. Ils mettent l'intelligence et l'exigence morale au-dessus de leurs convictions comme devraient le faire les fonctionnaires internationaux. Bien comprendre les mécanismes de décision au sein d'une assemblée permet de mieux appréhender les aléas de la démocratie américaine ou les atermoiements de l'ONU, sans tomber dans les théories de la conspiration.

Beaucoup de vos personnages sont d'origine nordique, pourquoi ?

Mon héros Sliv vient d'Islande, un petit pays comme ceux dont sont souvent issus les Secrétaires Général de l'ONU d'ailleurs. Et les petits pays n'ont pas comme la France ou les Etats-Unis une vision historique et des valeurs qui constituent un prisme dangereux dans leur appréhension du reste du monde. Je pensais que c'était un bon point de vue pour aborder des sujets aussi épineux que les causes du 11 septembre et la question du dialogue ou du choc des cultures.

Votre roman est très moderne sur le plan politique, et très classique, voir pudibond sur le plan des mœurs. A peine une scène d'amour en deux tomes...

Le côté « Millenium », tout le monde couche avec tout le monde, c'est pas vraiment mon truc. J'ai vécu en Suède la sexualité hygiéniste : on se plait, on couche et puis voilà... Je vois l'idée, mais je ne suis pas persuadé que ce soit l'avenir de l'humanité.

GQ – février 2009

Vidéo

 

Interview d'Antoine Bello sur Les éclaireurs

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